Psaume 114 : qui est Israël ?

St-Pierre (Genève)

Prédication

Avec les souffrances qui s’accumulent depuis des décennies sur la terre dite d’Israël – et de manière plus aiguë depuis le mois d’octobre 2023 – la lecture de certains psaumes et textes devient particulièrement douloureuse… Je dis « terre dite d’Israël » parce que le mot Israël est piégé et désigne tellement de choses différentes que les glissements de sens sont faciles, avec des conséquences désastreuses en termes de vies humaines.

Israël, dans la Bible, c’est un homme, avant d’être un peuple, puis un royaume, pas une terre. Israël, c’est le nom que reçoit Jacob, le petit-fils d’Abraham, après avoir combattu toute la nuit contre un inconnu qu’il identifie à l’aube comme un messager divin. Cette nuit-là, Jacob tremble de peur à l’idée de se retrouver dans son frère, qu’il a quitté des années auparavant après l’avoir trompé. Il craint que son frère n’ait nourri sa colère et sa vengeance pendant toutes ces années et que lui-même ne survive pas à ces retrouvailles… La venue d’un étranger le concentre sur autre chose que sa peur, à savoir le courage qui l’habite aussi. La blessure à la hanche qu’il reçoit dans le combat lui rappelle sa vulnérabilité malgré son courage et la bénédiction qu’il arrache à son adversaire lui redit qu’il est aimé malgré sa peur. C’est pourquoi le messager divin donne un nouveau nom à Jacob : non plus Jacob – celui qui talonne – mais Israël – celui qui a lutté avec Dieu.

Par extension, Israël est le nom qu’ont adopté ses descendants pour se désigner en tant que clan d’abord, puis que peuple. En prenant ce nom, le peuple s’auto-désigne comme le peuple dont Dieu s’approche dans toutes les nuits d’angoisse possibles, et ravive son élan de vie, son espérance de toutes les manières nécessaires, y compris en provoquant une lutte d’égal à égal – quel honneur que Dieu considère ce peuple comme son vis-à-vis, son égal –, en offrant une bénédiction ou en proposant un nouveau nom, qui met en lumière des aspects jusque-là passés inaperçus.

Ce nom-là, Israël, désignera ensuite le royaume qui s’établira sur la terre de Canaan, puis la partie nord de ce royaume, quand il sera partagé en deux. La terre, elle, est plutôt désignée comme la terre promise, ou la terre de Canaan. Cette multiplicité de sens du mot Israël invite à la prudence dans nos lectures.

Parce qu’en plus de tous ces sens, aujourd’hui, Israël est le nom d’un État… Et que nous, juifs, chrétiens, et personnes en recherche, qui lisons ces récits qui évoquent l’histoire de ce peuple descendant de Jacob-Israël, nous nous identifions à ce peuple, nous nous comptons au nombre de ses descendants, nous inscrivons nos pas dans ceux des croyant-es qui nous ont précédé-es. C’est pour cela que nous continuons à lire ces récits, ces prières, ces textes : parce que nous croyons qu’ils nous concernent encore aujourd’hui, où que nous soyons dans le monde et quelle que soit notre appartenance ecclésiale. C’est pour cela que, pour ce qui concerne ce psaume, il est lu par les juifs avant le repas pascal, par les anglicans le jour de Pâques, par nous aujourd’hui, alors que nous entrons dans le Carême, et par des croyant-es un peu partout dans le monde qui ont besoin de se rappeler la puissance de libération qu’est Dieu dans leur vie.

C’est pour cela que j’ai choisi de traduire le premier verset par « A chaque fois qu’Israël sort loin de l’Égypte, à chaque fois que la maison de Jacob s’éloigne d’un peuple parlant une langue étrangère, Juda est son lieu saint, et Israël ses domaines. » plutôt que « quand Israël sortit loin de l’Egypte ». L’hébreu autorise les deux traductions, et bien sûr, la traduction qui pointe un événement précis de l’histoire du salut est la plus évidente et adéquate. Mais là où l’hébreu contient les deux notions, rappelant à chaque fois qu’on lit ce psaume que précisément la libération d’Israël n’a pas seulement un événement du passé mais aussi quelque chose qui se produit aujourd’hui, le français impose de choisir. Et j’aime de temps en temps expliciter cette actualisation permanente de ces récits si éloignés de nous dans le temps, dans l’espace et dans la culture.

A chaque fois que nous, comme Jacob-Israël, traversons des nuits d’angoisse, Dieu nous tend la main. A chaque fois que, comme les descendants de Jacob-Israël, nous nous retrouvons coincé-es dans des esclavages qui nous aliènent, Dieu ouvre des chemins de libération sur lesquels nous pouvons marcher.

Et alors le chaos – la mer et le Jourdain – recule pour laisser la vie prendre pied. Et les faux dieux – les montagnes et les collines – sont ébranlés. Et toutes institution qui prétend nous posséder « naturellement » – la terre – tremble, et la peur change de camp.

Oui, nous pouvons relire ce psaume aussi souvent que nécessaire pour nous rappeler les libérations du passé et apprendre à discerner celles qui se jouent aujourd’hui.

Amen

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