Heureux, heureuses !
Prédication
Tous les vers du poème qu’on appelle les Béatitudes commencent par « makarioi », heureux, heureuses. Associé aux situations de souffrance qui suivent immédiatement, le mot est choquant. On l’oublie presque parce que ce texte est parmi les plus connus et que nous l’avons déjà entendu de nombreuses fois, mais allez dire à des parents qui pleurent leur enfant qu’ils sont heureux… ou à quelqu’un qui a été enfermé pendant des années injustement qu’il est heureux…
Jésus est ici plutôt rude avec son auditoire… surtout si on considère que ce sont là pratiquement les premiers mots de Jésus selon l’Evangile de Matthieu, en tout cas les premiers mots de son enseignement public ! Jusque-là, l’évangile de Matthieu nous a montré Jésus s’adressant brièvement à Jean le Baptiste pour le convaincre de le baptiser, dialoguant plus longuement avec le diable pour le repousser, et appelant ses disciples. Et puis, suivi par des foules, voilà qu’il commence sa session d’enseignement par ce mot prometteur « makarioi », mais pour y accoler immédiatement des mots qui semblent contredire tout ce qu’on met derrière l’idée de ce que c’est que d’être heureux.
Car il y a de quoi capter l’attention – faire le buzz dirait-on aujourd’hui – mais il y aussi un risque, car face au choc qu’on peut éprouver en écoutant cela, deux options : soit on s’énerve, on le traite de fou et on s’en va. Soit on reste et on cherche à comprendre le double retournement que Jésus propose. Hier comme aujourd’hui, chacun-e est libre de l’un ou de l’autre, mais je vous propose de rester et de chercher à comprendre.
Premier retournement : ce qui rend heureux n’est pas ce qu’on pourrait penser. Quand on lit des romans, regarde des films, des séries, et plus encore de la pub, on voit très bien que le modèle du bonheur humain n’est pas celui que Jésus propose ici… Si je vous demande ce qui vous rend heureux ou heureuse, vous n’allez probablement pas me répondre que c’est d’être persécuté-es ou insulté-es… Le bonheur selon l’Evangile ne dépend pas de notre compte en banque, de notre pays de résidence, ni même de notre santé. Il est là, au cœur même des situations difficiles que précisément nous ne voyons pas comme heureuses.
Deuxième retournement : oui, il est possible de trouver un chemin vers le bonheur et la joie, même dans des situations qui ne s’y prêtent pas au premier abord. Bien sûr, toute existence humaine connaît des blessures et des déchirures. Toute existence humaine porte du mal et du malheur, quelle qu’en soit la forme : l’absence d’un père, une injustice, le décès d’un ami, un chagrin d’amour ou d’amitié, la déception de ne pas être à la hauteur de ce que les autres attendaient de nous, la violence subie, celle qu’on commet aussi parfois, la perte. Toustes ici nous en avons fait l’expérience… et nous la referons ! Je ne veux ici plomber personne, c’est juste que cela fait partie de notre condition humaine… Avec les Béatitudes, l’Evangile prend acte de cette réalité humaine et la nomme, ce qui est déjà un pas important : reconnaître et nommer ce qui est difficile, ou ce qui peut nous mettre dans des situations difficiles, comme des attitudes que la société moque, méprise ou écrase : le fait d’être doux ou de rechercher la paix plutôt que la domination. Mais l’Evangile ne s’arrête pas là. Car si l’Evangile n’occulte pas la souffrance, il ne s’y résigne pas, et il n’invite pas non plus à la rechercher. Au contraire, il réaffirme que ce mal, cette souffrance, ce malheur, ne sont pas le tout de notre existence, qu’il y a un autre horizon. Et même, avant l’horizon, qu’il y a autre chose à expérimenter déjà là, maintenant, depuis le cœur même des ténèbres.
Oui, en affirmant « heureux ceux qui pleurent », Jésus affirme qu’au cœur même de ces expériences les plus difficiles et les plus sombres de notre expérience humaine, une forme de bonheur est possible. Comment le comprendre ? Peut-être d’abord en rappelant que l’être humain est plein d’ambivalence, et que les expériences absolues, non mélangées, sont rares. Nous sommes souvent habité-es d’un mélange d’émotions et à la tristesse immense de perdre un époux peut se mêler, en contrepoint, la joie de tenir la main d’un enfant à la sortie de l’école.
Ensuite il est vrai les manques et les souffrances reconnus ouvrent à autre chose, inaugurent une attente, une espérance, et que dans cette ouverture quelque chose est possible.
Et puis, même quand c’est difficile, il y a un élan qui se lève, certains diront un instinct de survie, je dirais un souffle de vie qui nous traverse. Cet élan, ce souffle, nous gardent en marche, orienté-es vers un lieu et un temps où le malheur ne sera plus si lourd, si écrasant. Il y a une forme de choix de vivre qui s’opère et que Jean-François Pauzé dit ainsi dans un texte écrit pour les Cowboys Fringants :
« Malgré nos vies qui s’emballent à une époque folle où un rien nous détourne du simple instant présent, alors que tout s’envole avec le temps, malgré la mort celle qui frappe et qui nous fait pleurer ou bien celle qui un jour, tôt ou tard nous fauchera, je m’accroche les pieds ici bas. (…) Tant que mes yeux s’ouvriront, je chercherai dans l’horizon, la brèche qui s’ouvre sur mes décombres, la lueur dans les jours plus sombres. Tant que mes pieds marcheront, j’avancerai (...), avec l’espoir à chaque pas, et ce jusqu’à mon dernier souffle, ici-bas. »
Là où la souffrance, la douleur, le mépris, la tristesse, l’injustice, sidèrent et écrasent, le mouvement libère. L'auteur souligne la marche qui peut continuer, résonnant singulièrement pour moi avec l’autre sens possible de ce fameux « makarioi » : « en marche ». C’est celui qu’a choisi André Chouraqui pour sa traduction : « En marche les pauvres en esprit ! Oui, le Royaume des cieux est à elles, à eux ! En marche les endeuillé.e.s ! Oui, ils et elles seront consolés ! » Le grec, tout comme l’hébreu qui sous-tend le grec biblique, recèlent les deux sens et autorisent les deux traductions, « heureux » et « en marche ». La traduction « En marche » met l’accent sur la remise en mouvement, la liberté retrouvée de se mettre debout et de quitter le lieu de la souffrance. Car pour Jésus il ne s’agit pas de rester dans la souffrance, mais d’être relevé.e, de recevoir de l’aide pour porter le fardeau et la force de faire un pas après l’autre pour quitter le lieu de la souffrance. C’est précisément ce que Dieu vient faire dans nos vies dès aujourd’hui : soulever ces poids qui nous écrasent, ces souffrances qui nous étouffent et nourrir ce qu’il y a de plus vivant et de plus fécond. Vous me direz que ça ne marche pas très bien, que beaucoup restent écrasés par les épreuves. Vous me direz que vivre n’est pas toujours facile. Et c’est vrai.
C’est que le relèvement et le chemin que Jésus annonce sont à la fois déjà là et en train d’advenir à chaque instant. Pour le dire autrement, chaque vie humaine est en cours de création, en cours d’évolution. Dieu nous tire du côté de la vie, soutient ce qui en nous est beau, bon, vivant, guérit ce qui doit l’être, et la guérison est un processus, un processus qui, peut-être, se poursuit au-delà des frontières de la mort. Ce que l’Evangile accentue, c’est que ce bonheur est possible parce qu’il s’appuie sur Dieu, toujours présent, et non sur nos propres forces. Pour l’Evangile, le bonheur n’est pas un état, il n’est pas une récompense, il est un processus perceptible au cœur même des épreuves, il est un chemin qui commence par un tout petit pas alors qu’on se croit dans l’impasse. Il n’est pas à attendre pour demain, ni pour après la mort.
Dans le texte de Jean-François Pauzé, il y a cette insistance sur le fait que c’est ici-bas que tout se passe. Dans ses mots comme dans l’Evangile, il ne s’agit pas d’attendre l’au-delà d’après la mort. Le bonheur c’est pour maintenant, quelle que soit notre situation, peut-être pas si simple aujourd’hui. Il y a quelque chose à vivre dès maintenant, quoi qu’il arrive, un amour à recevoir, un souffle qui relève et qui permet d’avancer un peu plus loin, où un bonheur complet nous est promis, mais sans négliger ni mépriser celui d’aujourd’hui.
Se concentrer uniquement sur ce qui viendra, c’est renoncer au présent, c’est rester dans l’impuissance et l’écrasement. Or Jésus est venu habiter notre condition humaine précisément pour manifester qu’elle est belle, capable de joie et de bonheur, quelles que soient les vicissitudes du chemin. Et Jésus est d’ailleurs lui-même le premier concerné par les Béatitudes… il est le paradigme de tous ces petits, ces « faibles », ces doux, ces artisans de paix, ces insultés et persécutés, ces sensibles qui pleurent devant la détresse humaine, la leur ou celle des autres. Et cela ne l’a pas empêché, jusqu’au bout du bout, de célébrer avec ses proches, de partager de bons repas, de vivre des rencontres profondes, parce qu’il n’a jamais cessé de vivre de son lien avec celui qu’il nous a appris à appeler Père.
C’est pour cela que les promesses des Béatitudes sont formulées au futur certes, mais avec quelques fulgurances du présent et en s’appuyant sur le déjà là, ici et maintenant. C’est que oui, dès aujourd’hui nous pouvons nous appuyer sur la Vie déjà présente, sur la Beauté et la Bonté déjà présentes, et dès aujourd’hui nous pouvons sentir le poids de la douleur s’alléger un tout petit peu, et même, il est possible d’accéder à la joie complète, achevée, parfaite, dont parle Jésus à ses disciples dans l’évangile de Jean : une joie qui naît de se savoir aimé-e, rendu-e capable d’aimer à notre tour, comme il l’explique dans le même passage.
Le bonheur et la joie de l’Evangile ne dépendent pas de ce qui nous arrive. Ils sont une manière d’être au monde, de vivre ce qui nous arrive en restant ancré.e.s en Dieu, qui est la source de la vie, de l’amour, de la paix. Le bonheur selon l’Evangile est une démarche toujours possible, une force toujours à recevoir à nouveau. C’est avancer, se jeter dans la vie, prendre le risque d’aller vers les autres, à leur rencontre, le risque de s’y attacher, le risque de se tromper, le risque d’échouer, de se faire mal, faire mal aussi parfois, c’est tomber souvent. Et pourtant se relever encore une fois, porté par cet élan et par cette promesse que le bonheur est dans la marche, dans la quête, dans la recherche et que Dieu est là, à chaque pas du chemin. Je termine par ces mots de la poétesse Kiyémis :
"La joie ancrée, la joie décidée, représente une manière d’habiter le monde sans renoncer à le changer. Elle ne s’oppose pas à la rage, elle rappelle que nous ne sommes pas que les enfants de la perte, nous sommes aussi les enfants du désir. Et ce désir-là, ce désir de beauté, de justice, de lien vrai, est plus ancien que toutes les guerres. La joie n’est pas une fuite. Elle n’est pas l’oubli ni le confort qui engendre ce dernier. Elle est le refus du désespoir comme destin, une manière d’habiter notre indignation avec tendresse, avec durée, avec engagement. Elle donne un avenir à la révolte, elle en est l’écrin. (…) La colère nous fait voir le gouffre, la joie nous rappelle que l’autre rive existe, que quelque chose nous attend de l’autre côté. Elle nous pousse à créer, non par égo, mais par fidélité à ce que nous pressentons de plus grand que nous. Elle nous pousse à transmettre, non pour s’inscrire dans la postérité, mais pour s’assurer que le flambeau ne s’éteint pas. Elle est ce qui permet à l’espoir de ne pas mourir de solitude."
Amen