Quand notre perfectionnisme nous éloigne de Dieu

Prédication

Mercredi soir, avec les jeunes du ktcycle, nous avons travaillé autour de la notion de règles, et notamment de règle religieuse. Qui les prescrit ? A quoi servent-elles ? Le christianisme n’a pratiquement pas de règles explicites : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu, tu aimeras ton prochain comme toi-même, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, faites ceci en mémoire de moi, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Ce ne sont même pas à proprement parler des règles, plutôt un horizon vers lequel nous sommes appelé-es à marcher. Et quel horizon ! Tellement hors de nos forces humains… A côté de ces règles qui nous donnent à proprement parler le vertige, il y en a tout un tas d’autres. Certaines permettent à la fois d’adapter nos manières d’être ensemble en église aux manières de faire du lieu et de l’époque dans laquelle nous nous insérons et de bâtir un sentiment d’appartenance et de communauté : c’est par exemple la tradition qui fixe Noël le 25 décembre, la coutume de se découvrir quand on entre dans une église et qu’on est un homme, d’utiliser tel recueil de chants ou de célébrer la Cène avec tel type de pain et tel vin, en cercle ou en défilé, etc.

D’autres règles ont pour fonction de nous sentir un peu compétent dans notre chemin spirituel, de pouvoir le mesurer. Parce que « tu aimeras ton prochain comme toi-même » c’est bien joli, mais ça ne me dit pas quoi faire par rapport à cette voisine qui met sa musique à fond malgré toutes les discussions que j’ai pu avoir avec elle sur la fait que à minuit oui vraiment c’est dérangeant, ou vis-à-vis de mon grand-père qui a battu sa femme toute sa vie… Et « tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence », ça ne me dit pas comment je dois prier, ni combien de fois je dois aller au culte par an pour qu’il comprenne que je l’aime. Quant à « soyez parfait-es »… qu’est-ce que ça veut dire ? Alors on s’invente des règles plus accessibles, mesurables… par exemple on prévoit une période de jeûne pendant les 40 jours avant Pâques, pour montrer à Dieu qu’on lui fait une place dans nos vies ; ou bien on refuse les relations sexuelles avant le mariage, pour ne pas vivre dans le « péché » ; ou bien on discute sans fin sur la manière de célébrer un culte pendant qu’on ose à peine murmurer une prière le soir avec nos pauvres mots parce qu’ils ne sont pas assez poétiques, pas assez justes, trop banals.

C’est très humains de se mettre des règles… et c’est souvent bien utile pour avancer en évitant un certain nombre de dangers. Mais il arrive que les règles prennent toute la place au détriment de questionnements plus fondamentaux. C’est ce qui arrive ici, dans le récit de Matthieu, aux pharisiens et aux disciples de Jean. Et leur histoire nous invite à regarder autrement nos règles, et notamment celles qui servent à nous rendre plus accessibles l’horizon d’amour auquel l’Evangile nous appelle et nous convoque.

Les pharisiens et les disciples de Jean partagent la même incompréhension face à l’attitude de Jésus. Leur problème commun, c’est que Jésus ne respecte pas les règles – même si ces règles ne sont pas les mêmes pour les deux groupes : la Torah pour les pharisiens, les règles de contrition et de repentance, notamment les jeûnes, pour les disciples de Jean. On pourrait se demander en quoi ça les regarde : que Jésus et ses disciples fassent n’importe quoi, c’est leur problème après tout non ? Ils se mettent en délicatesse avec les règles prescrites par Dieu, sciemment, tant pis pour eux, Dieu leur réglera leur sort au moment qu’il choisira et de la manière qu’il choisira.

Mais ni les pharisiens ni les disciples de Jean ne laissent faire. Et s’ils se sentent autant concernés, ce n’est pas seulement par bonté d’âme envers les disciples et les foules qui suivent Jésus, pour leur éviter la damnation éternelle. C’est, plus profondément, que l’attitude de Jésus ébranle les fondements les plus profonds de leur vie. Eux ont fondé leur vie sur le respect des règles prescrites, interprétées par Jean ou par les maîtres de la loi. Ils s’attachent à les respecter le plus parfaitement possible, convaincus que c’est là ce qu’il faut faire pour être sauvés. Ils y mettent tout leur cœur, toute leur intelligence, toute leur âme. Ils aiment cet ensemble de règles qui constitue la Torah, ils y appliquent tout leur être, ils cherchent constamment la meilleure façon de les mettre en pratique et de les vivre.

Et Jésus, avec sa liberté et son assurance tranquille, avec cette autorité dont on ne sait d’où elle vient et qu’on ne peut que constater, bouscule cette application de bons élèves, de bien portants, ce perfectionnisme plus ou moins exprimé. S’il se dit Fils de Dieu alors même qu’il ne respecte aucune des règles prescrites, qu’est-ce que ça veut dire ? Que ces règles ne sont finalement pas valables ? Que leur vie repose sur du vent ? Quand on a investi tout son être, toute sa vie, sur quelque chose, il est très coûteux d’y renoncer, quelle qu’en soit la raison. Et puis, quelle injustice aussi si Jésus dit vrai en se présentant comme le fils de Dieu : eux qui font de leur mieux pour s’approcher de Dieu, pour se rendre dignes de sa visite, ils ne reçoivent pas sa visite, alors que celles et ceux qui ne font aucun effort ont l’honneur de sa présence parmi eux ?? Ces questions n’ont pas disparu… nos frères et sœurs d’Eglises plus « cadrantes » nous interpellent parfois aussi, même si la formulation est un peu différente car nous ne sommes pas Jésus : êtes-vous vraiment chrétien-nes si vous acceptez le ministère pastoral des femmes, les relations sexuelles avant le mariage, l’amour entre personnes de même sexe, si vous ne faites pas le carême, si vous ne donnez pas 10 % de votre revenu à l’Eglise ? Aimez-vous vraiment Dieu ? Et nous d’avoir un petit pincement au cœur : et s’ils et elles avaient raison ? Et si nous n’en faisions pas assez ? Et de leur côté, elles et ils ont aussi un pincement au cœur : et si les sacrifices que nous nous imposons ne servaient à rien ?

En interrogeant Jésus ou ses disciples, ce que les pharisiens et les disciples de Jean ont envie d’entendre au fond, c’est une parole qui les rassure, qui les conforte dans leur choix de vie. Et Jésus la leur offre cette parole. Il les prend exactement là où ils sont et il leur dit ce qu’ils ont envie d’entendre : que leurs règles ont du sens. Il ne dit pas aux pharisiens que les règles de pureté ne sont pas valables. Il ne dit pas aux disciples de Jean qu’il faut cesser de jeûner. Il ne dit pas non plus que les percepteurs d’impôts et les pécheurs ont raison de faire ce qu’ils font, ni que les disciples ont toujours raison de ne pas jeûner. Ouf ! Ce sur quoi ils ont fondé leur vie n’est pas complètement faux !

Mais Jésus ne dit pas seulement cela car il entend, derrière l’interrogation explicite, la blessure, la faille, le doute, et il invite à penser plus loin.

Aux pharisiens comme aux disciples de Jean, il répond d’abord en distinguant des situations différentes : là où ils cherchent une règle universelle qui marche à tout les coups, Jésus répond par du cas par cas, une attention à chaque situation particulière. En utilisant l’image des bien-portants et des malades, il renvoie les pharisiens leur humanité, il leur demande : « vous offusqueriez-vous que le médecin se rende chez votre voisin qui gît au fond de son lit, agonisant, au lieu de se rendre chez vous qui êtes en pleine santé ? Probablement pas… eh bien ma présence auprès de Matthieu, de ses collègues et de leurs amis est du même ordre ! Leur vie spirituelle est en bien mauvais été et ils ont besoin de moi, tandis que vous au moins, vous cherchez Dieu, vous vous mettez à l’écoute de sa volonté. » A situation différente, présence différente. C’est une mise en pratique de l’amour du prochain, déjà compris dans la Torah.

Quant à l’image de la noce qu’il offre aux disciples de Jean, elle indique, comme en écho au livre de Qohélet, qu’il y a un temps pour tout, un temps pour jeûner, et un temps pour se réjouir de la présence de Dieu. Aujourd’hui, dit Jésus, est le temps de la réjouissance, car Dieu s’est approché en moi. Les disciples ont saisi le temps dans lequel ils sont. Ils vivent conformément à ce temps, qui ne durera pas toujours, mais il sera temps alors de vivre autrement.

A situation et temps différents, attitude différente dit Jésus en substance, donnant sens à ce que ses interlocuteurs observent et qui les interroge si fort.

Mais il ajoute encore autre chose, il ouvre encore un chemin inattendu, pour chacun d’eux de manière différente. Aux pharisiens, il cite le prophète Osée : « c’est la bonté que je veux, non le sacrifice ». Le prophète polémique contre l’attitude du peuple de Dieu qui revient aux règles de la loi quand ça l’arrange, et comme si ces règles créaient un automatisme, comme si Dieu était une machine qui produit toujours le même effet quand on appuie sur le même bouton – c’est-à-dire quand on fait les sacrifices de la bonne manière. Si on respecte les règles sacrificielles, alors, « son intervention est aussi certaine que l’aurore ». Mais Dieu, parlant par la voix du prophète, dit sa douleur d’être considéré ainsi. Dieu ne dit pas qu’il n’interviendra pas, ni que la conclusion est fausse, mais la démonstration l’est… Oui Dieu interviendra, mais pas parce qu’on a tué le bon animal de la bonne manière, ou récité la bonne prière, mais parce qu’il aime et qu’il est un Dieu qui fait émerger la vie de tous nos chaos. Le sacrifice n’a de sens que comme réponse à cet amour, pas comme moyen d’achat d’une faveur divine. « c’est à la bonté que je prends plaisir, pas au sacrifice. » martèle Dieu par la bouche du prophète ! La bonté, en hébreu la hesed, c’est d’abord l’amour dont Dieu aime les êtres humains, un amour qui rend digne d’être aimé, un amour qui remet debout, un amour qui fait émerger la justice et qui rend libre, capable de vivre et d’aimer à son tour. Nourri-es de hesed, les humains doivent pouvoir s’aimer de hesed.

Pour le peuple au temps d’Osée, les sacrifices ont la même fonction rassurante que les commandements du shabat pour les pharisiens de l’époque de Jésus ou les règles de prière que nous nous fixons à nous-mêmes : ils sont plus accessibles et praticable que la hesed ou l’agape !! Aimer, respecter, pratiquer la justice… ce n’est pas une recette à suivre, c’est une recherche de chaque instant, dans chaque situation unique telle qu’elle se donne. C’est précisément ce que Jésus essaie de vivre avec Matthieu et ses collègues collecteurs d’impôts comme avec ses disciples. Et c’est ce qu’il invite les pharisiens à tenter à leur tour : « allez, leur dit-il en substance, mettez-vous en marche, sortez des ornières de vos certitudes sur Dieu, sur vous-mêmes et sur les autres ! Au lieu de chercher la meilleure façon de respecter les règles, de discutailler sur ce qu’on peut faire ou pas le jour shabbat, de chercher le chemin de la perfection, aimez. Votre quête de perfection dans le respect des règles ne fait que vous centrez sur vous-mêmes ! Laissez Dieu vous décentrer et vous ouvrir à lui, et aux autres ! »

Quel renversement ! On ne sait pas si les interlocuteurs ont saisi cette bascule et ont osé lâcher leurs certitude pour se reconnaître non pas déjà arrivés, donc bien-portants, mais en chemin d’amour, donc encore malades, et venant vers le médecin qui leur ouvre la porte. Auront-ils osé aller s’asseoir avec ces « malades » qui mangeaient avec Jésus et se reconnaître des leurs ?

Le renversement que Jésus propose aux disciples de Jean n’est pas moindre : eux qui pensent devoir se punir eux-mêmes de tous leurs manquements passés par le jeûne et manifester ainsi leur désir de changer de vie se voient enseigner par Jésus que le plus important est peut-être d’abord de se réjouir de la présence de Dieu au cœur de leur vie, tout proche.

Et nous ? Souvenons-nous que nos règles ne sont que cela : les nôtres. Elles sont souvent utiles, elles nous aident à avancer, mais elles ne doivent pas devenir des idoles ! Quand le perfectionnisme ou la honte – qui n’en est que la face cachée – guettent, souvenons-nous que Jésus s’approche de nous tel-les que nous sommes, il vient manger avec nous comme il a mangé avec les collecteurs d’impôts et avec les pécheurs, il nous invite à nous réjouir de sa présence, à nous en nourrir, en prévision des jours de désert ! Et la prochaine fois que vous êtes pris-e à parti par des personnes qui vous disent que « si vous ne faites pas ceci ou cela alors vous n’êtes pas chrétien-ne », la prochaine fois que vous vous demandez si devriez prier plus souvent, ou partir en retraite dans un monastère, ou vous abstenir de telle produit pendant le Carême, souvenez-vous que Jésus vous appelle d’abord à sa table pour être nourri-e de son amour et de sa justice, pour apprendre ce que veut dire : « C’est à la bonté que je prends plaisir, non aux sacrifices », pour vous découvrir un peu plus capables de cette bonté, de cette hesed, de cet agape et de choix qui soient des choix porteurs de vies dans la situation unique qui est la vôtre.

Amen

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