Toustes messies !

Prédication

Si le lectionnaire rapproche le récit du baptême de Jésus et la prophétie d’Esaïe, c’est évidemment parce que les premiers chrétiens ont vu dans Jésus le Christ, c’est-à-dire le Messie, les deux mots signifiant, l’un en grec et l’autre en hébreu « celui qui a reçu une onction d’huile ». Ceux qui recevaient l’onction dans la tradition hébraïque, c’étaient les rois, les prêtres et parfois les prophètes, autrement dit des figures détenant une certaine forme d’autorité, notamment civile et militaire.

Mais le Messie est une figure particulière, censée apporter un salut complet et pérenne. Sa venue est annoncée dans de nombreux textes de ce que nous appelons l’Ancien Testament, comme c’est le cas dans l’extrait du livre d’Esaïe que nous avons entendu.

Mais le portrait qu’Esaïe dresse de cette figure est assez inattendu. Je l’ai dit, les personnes qui recevaient une onction étaient des personnes qui détenaient une puissance et une autorité particulière, y compris militaire. Esaïe parle lui d’une figure qui n’élève pas la voix, qui soigne, qui libère, qui rétablit le droit, ce qui n’est pas exactement la manière la plus courante dont un dirigeant politique, religieux ou militaire, hier comme aujourd’hui, exerce son autorité… Son annonce ne correspond d’ailleurs pas tellement aux attentes de l’époque de Jésus : les israélites attendaient ce qu’on appellerait aujourd’hui un leader, un homme fort et providentiel, quelqu’un qui allait expulser les occupants romains, libérer le peuple et rétablir la royauté davidique, ainsi que la grandeur et la puissance du royaume.

Esaïe annonce lui un messie humble, exerçant sa puissance d’une façon tout autre. Dans un autre passage, il annonce même un messie souffrant. On comprend pourquoi il a été facile d’identifier Jésus à ce Messie annoncé.

Car Jésus n’a clairement pas incarné un Messie triomphant, puissant, glorieux, ce qui explique les déceptions qu’il a suscitées, et l’impossibilité pour beaucoup de lui reconnaître le titre de Messie. Il a incarné une messianité effectivement plus proche de celle annoncée par Esaïe, plus en douceur, dans le soin, dans la reconnaissance et l’amour de la personne rencontrée, provoquant une libération profonde. Il rétablissait non pas le droit au sens juridique du terme, mais au sens de ce qui est juste, droit, adéquat.

Mais même dans cette messianité-là il a déçu : il n’est pas allé jusqu’au bout de ce qu’Esaïe annonçait, puisque Jésus a arpenté les chemins de Judée et de Galilée sans parvenir à convertir tout le monde, ni à enseigner jusqu’aux îles lointaines, et que pas plus au temps de Jésus qu’aujourd’hui le monde ne vit selon un mode apaisé ni selon le droit. Nous avons tous en tête les violations répétées du droit international, y compris de la part des pays censés en être les garants, de ces dernières années, et la mort tragique de toutes jeunes personnes dans l’incendie de Crans Montana.

Jésus a donc échoué, aussi dans cette messianité douce, en tout cas si on prend comme critère de réussite le fait d’apporter un salut immédiat et définitif au monde entier, pour en faire le Royaume de Dieu.

C’est ce qui pousse certaines personnes à interpeller les chercheurs et chercheuses de Dieu que nous sommes, sur un ton mi agressif, mi étonné, en demandant : « comment peux-tu croire en Dieu alors que le monde va si mal, que le mal et le malheur sont partout ? ». C’est, sous une autre forme, la question qui était posée aux premiers chrétien-nes : « comment peux-tu croire que cet homme qui est mort sur la croix est le Messie ? »

Ces questions, légitimes, relèvent pourtant d’une compréhension de Dieu qui tient plus du magicien et/ou du pervers que du Dieu des vivants dont parle la Bible. Elles sont renforcées par les lectures qui accentuent beaucoup l’exceptionnalité – réelle – de Jésus. Mais lui, Jésus, s’est toujours tenu au milieu des hommes et des femmes ordinaires, celles et ceux des villages, des faubourgs des villes, il vivait comme tout le monde, arpentant les chemins et les rues, mangeant et buvant comme tout le monde. Ou, comme dans le récit que Marc, mais pas seulement lui, tous les Evangiles mentionnent cet épisode, se faisant baptiser par Jean dans le Jourdain comme tout le monde. Sans demander à être dispensé de ce passage par la repentance et la demande d’être libéré de tout ce qui pèse, entrave, enchaîne.Lui-même n’a cessé de vouloir transmettre, non pas à toutes les nations jusqu’aux extrémités de la terre, mais à ses plus proches ce qu’il avait expérimenté et compris avec toutes les dimensions de son être de Dieu, pour qu’à leur tour ses disciples puissent témoigner, et qu’ainsi de proche en proche de plus en plus de personnes entendent la bonne nouvelle. Il n’a cessé de dire à ses disciples que quand il ne serait plus là ce serait à eux et à elles de reprendre le flambeau, tout imparfaits et imparfaites qu’ils soient.

Jésus n’incarne donc ni une messianité puissante et glorieuse, ni une messianité douce et persuasive, mais une messianité ordinaire, transmissible, persévérante. Et c’est pour cela qu’il a laissé une trace unique dans l’histoire de l’humanité : parce qu’il n’a eu de cesse de regarder les hommes et les femmes qu’il rencontraient comme des Messies en puissance, capables à leur tour de prendre soin de ce qui est fragile ou abîmé – ce roseau plié et cette lampe affaiblie – de libérer les personnes de ce qui les réduit à l’état d’esclaves de puissances extérieures ou intérieures, de soigner les malades, de regarder chaque être humain comme un frère, comme une sœur. Et cela a réellement changé le monde, cela continue de le changer.

Dans cette perspective, on peut oser lire l’annonce d’Esaïe comme concernant non seulement Jésus mais chacune et chacun de nous. C’est à vous aussi que Dieu dit :

« Moi, l’Eternell, je t’ai appelé, par fidélité à moi-même. Je te donne mon appui. Je t’ai formé pour faire de toi le garant de mon alliance envers le peuple, la lumière du monde. Tu rendras la vue aux aveugles, tu feras sortir les prisonniers de leur cachot, tu retireras de leur prison ceux qui attendent dans l’obscurité. »

Dieu continue à susciter des personnes qui prennent soin des autres, qui libèrent, qui défendent le droit, qui apportent la lumière dans les ténèbres de souffrance et de chaos qui subsistent ou surgissent dans notre monde. C’est sa manière d’agir : il est le premier à ne pas chercher à crier plus fort que les autres pour imposer sa volonté, lui qui se révèle à Élie dans le fin murmure d’un silence. Il est le premier à redresser et déployer ce qui est plié, lui qui montre à Hagar le point d’eau qui lui sauve la vie. Il est le premier à libérer, lui qui choisit toujours de se tenir du côté du plus fragile. Il est le premier à prendre soin, lui qui demande à Adam « où es-tu ? ». Il est le premier à porter la lumière là règnent les ténèbres, lui dont la première Parole dans le récit biblique est « que la lumière soit. » Mais il est aussi, et peut-être surtout le premier à ne jamais faiblir, à ne jamais renoncer, lui qui a été maintes fois repoussé, ignoré, dont la Parole a été tordue, pervertie, moquée, insultée, et qui ne cesse jamais d’essayer encore une fois, autrement, lui qui quand Jésus meurt en croix choisit la résurrection plutôt que la vengeance.

Jésus a manifesté dans le monde cette manière d’agir, et il a appelé des hommes et des femmes à la manifester avec lui, à apprendre de lui, à transmettre à leur tour. Et jusqu’à nous aujourd’hui, cela s’est transmis, cahin caha, avec bien des erreurs, des déboires, et des souffrances, mais cela s’est transmis. Et que ce message se transmette reste une nécessité vitale pour notre monde encore en cours de création, notre monde où le chaos surgit sans cesse ici ou là. C’est à notre tour de répondre à l’appel et de nous lever pour être ces lumières du monde, pour être ces enfants bien-aimé-es du Père, traversant des temps de désert, certes, mais pas seul-es, capables de rester debout le temps qu’il faut, de se relever autant de fois que nécessaire, tant qu’il reste un enfant qui subi l’inceste, tant qu’il reste une femme qui n’a pas de quoi se nourrir, un homme qui sombre dans la dépression.

Bien sûr nous ne sommes pas toujours au top, bien sûr nous sommes imparfait-es, bien sûr nous sommes limité-es, bien sûr nous ne sommes pas sûr-es… et pourtant Dieu nous appelle. Et notre responsabilité est de répondre à cet appel. Lui ne désespère pas. Ne désespérons pas non plus. Laissons-nous remettre debout, laissons-nous prendre par la main comme le dit Esaïe, laissons-nous nourrir dans tous nos déserts comme le dit Marc, afin de pouvoir à notre tour relever, soigner, libérer ! « Tant qu'il y aura une aurore qui annonce le jour, nous nous attarderons sur cette terre si souvent dévastée. » dit François Cheng. Tant qu’il y aura des humains sur cette terre, Dieu continuera à susciter des messies, hommes, femmes, enfants, pour porter sa lumière dans toutes les ténèbres, sa parole dans tous les chaos, sa présence dans tous les déserts.

Amen

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