Commencement
Prédication
Quel contraste entre ces deux textes : le prologue majestueux qui ouvre l’Evangile de Jean… et le récit tout simple d’une naissance dans une étable au début de l’Evangile de Luc. On peine à discerner au premier abord qu’on parle du même événement. Deux ambiances très différentes pour ces débuts de deux récits qui racontent la même chose. Ou presque justement. Nous n’avons pas un seul évangile, mais quatre, qui ne racontent pas exactement la même chose et que les communautés chrétiennes ont choisi il y a longtemps de transmettre ensemble, tous nécessaires, tous différents, et non réductibles dans un seul récit harmonisant. Les 4 ont été vite titrés évangiles, ce qui veut dire littéralement « bonne nouvelle ». Les 4 cherchent à comprendre qui est Jésus de Nazareth, celui qui est le Christ de Dieu, et en quoi son existence est une bonne nouvelle pour toute l’humanité.
Les évangiles ont tous été écrits après la résurrection. Ils cherchent à donner sens à ce qui c’est produit en ces quelques jours décisifs autour de la Pâque juive qui ont vu d’abord l’effondrement de toutes les espérances des disciples de Jésus, puis la renaissance d’une espérance autre, solidement ancrée, qui leur a donné l’élan de raconter ce qui leur était arrivé. Bon, vous allez me dire qu’aujourd’hui, on fête Noël, pas Pâques. Et vous avez entièrement raison. Mais les récits de Noël ont été écrits depuis la lumière de Pâques, et cela nous aide à les comprendre. Vous savez sans doute qu’on ne connaît pas la date de naissance de Jésus, et que la date de Noël pour célébrer cette naissance a été fixée tardivement, au 4e siècle, au solstice d’hiver, pour symboliser la lumière que le Christ apporte sur le monde – et, pas tout à fait accessoirement, christianiser des fêtes romaines et nordiques de cette période de l’année.
En fait, en instituant cette fête, à cette date, les chrétien-nes ont poursuivi la tâche des auteurs des évangiles : interpréter pour les contemporain-es qui est le Christ, et qui est le Dieu dont il témoigne et qu’il manifeste. En fixant la date au solstice d’hiver (à l’époque on fêtait le solstice le 25 décembre), on se place dans la symbolique de l’Evangile de Jean, qui évoque la Lumière née de la lumière, la lumière qui est venue dans les ténèbres et que les ténèbres n’ont pas saisie. En célébrant à cette date la naissance de Jésus, on reprend la symbolique des deux évangiles qui nous offrent des récits de naissance : Matthieu et Luc, qui d’ailleurs utilisent aussi l’image des ténèbres et de la lumière en faisant naître l’enfant dans la nuit. En associant lumière renaissante et naissance, on amplifie la thématique du nouveau commencement, présente tant dans les Evangiles de Matthieu, de Luc et de Jean que dans celui de Marc, dont le premier mot est précisément celui-là : commencement. « Commencement de l’Evangile de Jésus, Christ, fils de Dieu »
Car c’est peut-être cela que les quatre évangiles nous transmettent à propos de Jésus, depuis sa naissance jusqu’à sa résurrection : il est pour l’humanité dans son ensemble et pour chaque être humain qui choisit de lui faire confiance la possibilité d’un commencement nouveau. Pas d’un recommencement, comme si rien ne s’était passé. Pas d’un nouveau commencement où on essaie un tout autre chemin avec d’autres personnages, une autre histoire. Mais un commencement nouveau, où le déjà existant est pris en compte et transformé, transfiguré pour être conduit vers la vie et la lumière qu’évoque le prologue de Jean.
Ce commencement nouveau est toujours là, possible, offert par celui qui est le Dieu des vivants. Possible mais pas imposé, pas certain donc. Il reste toujours la possibilité que ce commencement soit rejeté, ou que ses premiers signes soient écrasés violemment. Les évangiles portent, profondément inscrite dans leur constitution même, cette possibilité d’échec et de rejet puisqu’ils ont été écrits après Pâques, après la croix donc. Ce commencement nouveau est toujours là, possible, aussi fragile et puissant qu’un enfant nouveau-né, aussi fragile et puissant que la Parole, aussi fragile et puissant qu’une lumière qui brille dans les ténèbres, aussi fragile et puissant de la vie nouvelle du Ressuscité.
C’est cela que célèbrent ensemble les débuts des quatre évangiles, et notamment donc, ceux de Luc et de Jean que nous avons entendu. Ce commencement nouveau qui n’est pas toujours facile à discerner, à reconnaître et à suivre avec confiance. C’est pour cela que nous avons besoin de personnes qui nous aident à prêter attention, à regarder au bon endroit au bon moment pour voir ce qu’il y a à voir. Dans le prologue de Jean, c’est Jean le Baptiste qui joue ce rôle de témoin et de messager – et messager se dit angelos en grec, la langue du Nouveau Testament. Dans le récit de Luc, c’est l’ange de l’Eternell – le messager donc en français – qui s’adresse aux bergers et leur indique ce qu’ils vont réellement voir quand ils iront voir le bébé qui vient de naître. Pour nous, ce sont Jean et Luc eux-mêmes aussi, et puis bien d’autres personnes qui éclairent notre route de leurs indications et nous aident à y déceler ce qui ne se voit pas toujours au premier coup d’oeil : ce commencement nouveau possible sous bien des aspects. Oser demander de l’aide à un professionnel pour un souci de santé mentale ou physique. Oser téléphoner à cet oncle avec qui les liens sont rompus sans que personne ne se souvienne pourquoi ni tout à fait depuis quand. Oser refuser de participer aux dynamiques de plaintes ou de critiques installées depuis longtemps dans un groupe dont on fait partie. Oser poser un regard nouveau sur notre vie quotidienne et s’ouvrir à la gratitude et à la louange, malgré toutes les choses qui y font vraiment mal. Oser sourire quand tout invite à la morosité. Oser refuser un ordre qui vise le chaos plutôt que la vie.
Et tant d’autres aspects encore. Y compris celui complètement inattendu d’un nouveau-né déposé dans la mangeoire d’une étable en lisière d’un petit bourg de Judée…
Alors oui, soyez-en sûrs, votre vie recèle bien des commencements nouveaux possibles, Dieu ne cesse d’ouvrir les impasses, les culs-de-sacs. Oserez-vous mettre un premier pas sur ces chemins nouveaux ? Ils ne seront pas nécessairement toujours faciles et doux, mais ils mènent à la vie, de l’autre côté de la vallée de l’ombre de la mort.
Joyeux Noël !