Nos héritages : fardeaux ou fondations ?

Prédication

Je me souviens de mon premier culte radio ici, à l’automne 2019, il y a bientôt 7 ans. J’étais alors stagiaire depuis quelques mois seulement. Je ne me sentais pas encore tout à fait chez moi dans ces murs, à peine une invitée de passage – que je suis toujours, mais le passage dure :-). C’était la première fois que je faisais un culte radio, avec donc un double stress : celui de l’exposition très large – je vous rappelle qu’à l’époque nos cultes n’étaient pas encore filmés ni diffusés sur youtube – et celui de la tenue d’un timing très précis pour la radio. Me voilà donc, assise sur ce banc, passablement stressée, et, à 10h03, la voix de la journaliste s’élève dans la cathédrale pour annoncer et présenter le culte. Elle en met – selon mon ressenti du moment – des tartines sur la dimension symbolique de notre belle cathédrale, haut lieu de la Réforme, depuis lequel elle a rayonné dans le monde francophone et anglophone, rappelant avec insistance que la chaire dans laquelle je monterai bientôt est celle de Jean Calvin et de Théodore de Bèze. Je vous avoue que, pour moi qui n’en menait déjà pas large, c’était un peu beaucoup et j’ai eu l’envie fugitive de m’enfuir à toutes jambes… Un reste de dignité et de responsabilité m’a retenue sur place, heureusement :-)

A ce moment-là, cet héritage-là m’a paru bien lourd à porter… Aurais-je dû choisir ce jour-là de prêcher sur Calvin plutôt que sur l’Evangile ? Devrais-je glisser dans chaque culte une citation de Jean ou de Théodore ? Faire mémoire de tous ces glorieux prédécesseurs à chaque culte ?

Et pourtant, pour partie c’est bien parce que je suis héritière de toutes ces personnes qui ont lu les Evangiles avant moi, qui ont eu à cœur de les partager, en particulier avec la manière de faire de la Réforme calvinienne, que j’étais là ce jour-là et que j’y suis encore aujourd’hui. Et c’est à travers la tradition réformée que l’Evangile m’est parvenu et a transformé ma vie.

Qu’est-ce qui fait qu’un même héritage, présenté différemment, peut paraître écrasant ou libérateur ? Que faisons-nous quand nous invoquons les noms de nos ancêtres, forcément glorieux, de cette manière, comme pour donner un poids particulier à ce qui est dit et fait en ce lieu ? Cherchons-nous en eux une autorité qui justifie ce que nous faisons et disons ? Je ne suis pas certaine que Calvin, qui avait refusé que sa tombe soit marquée, apprécierait particulièrement : ce qui lui importerait, c’est que l’Evangile continue d’être proclamé depuis cette chaire et depuis de nombreuses autres dans le monde. Ces questions autour de nos héritages, je pvous propose de les explorer ensemble, alors que nous préparons à partir de demain la reprise des différentes groupes de catéchisme, et juste avant notre série de prédications de septembre autour des commencements.

Quand nous évoquons celles et ceux qui nous ont précédé-es dans la foi, qu’il s’agit de Jean Calvin ou d’autres, nous ne sommes parfois pas si loin d’une certaine idolâtrie, celle qu’on retrouve par exemple dans les discours qui mettent l’accent sur Rome comme lieu d’autorité parce que c’est le lieu où l’apôtre Pierre est mort après avoir subi le martyr, et que l’apôtre Pierre était le chef de la première église chrétienne. Ces discours se basent sur le passage de Matthieu que nous avons entendu tout à l’heure dans lequel Jésus dit à Pierre : « Tu es Pierre et, sur cette pierre, je bâtirai mon église. » Mais à ce moment-là, Jésus n’est pas en train d’écrire les statuts d’une institution qui s’appellerait Église, ni d’en désigner le chef, ni même de nous ordonner de répéter avec application chaque jour les mots de Pierre. Il nous désigne un héritage à recevoir certes, mais pas pour le répéter, ni pour l’imiter, et encore moins pour l’idolâtrer.

Jésus ne fonde pas une institution disais-je. L’église est certes une notion importante de l’évangile de Matthieu. Le mot grec ekklesia signifie littéralement « les appelés appelés hors de ». Il désigne une assemblée. Dans la traduction grecque de ce que nous appelons l’Ancien Testament, ekklesia désigne l’assemblée du peuple d’Israël, en particulier lorsqu’elle se rassemble pour écouter Dieu, ou pour s’adresser à lui dans la prière.

Loin de créer une nouvelle religion dotée de nouvelles institutions, en parlant ici de l’ekklesia, Jésus inscrit donc le mouvement qui est en train de naître autour de sa Parole dans un héritage plus ancien : les disciples sont les héritiers de l’assemblée d’Israël, le peuple de Dieu, le peuple qui écoute Dieu et qui lui parle. L’ekklesia n’est pas une institution, elle est une communauté qui vit de la Parole de Dieu.

Jésus n’est pas non plus en train de désigner Pierre comme le chef de cette assemblée. Cette ekklesia d’Israël, qu’il est en train de rassembler de nouveau, il la revendique comme sienne. Ce faisant, il endosse l’identité que Pierre vient de confesser à son propos : il est bel et bien le Fils de ce Dieu qui appelait le peuple d’Israël, et à ce titre, il peut parler de son ekklesia lorsqu’il parle de l’assemblée du peuple d’Israël. S’il y a donc un chef à cette église, c’est donc lui, pas Pierre.

Jésus n’est pas non plus en train de nous dire que nous devons répéter la confession de foi de Pierre comme un mantra. Si la confession de Pierre est la pierre sur laquelle Jésus dit construire son église, ce n’est pas tellement parce qu’elle est la seule juste et qu’il ne faudrait dire que celle-là – on trouve dans les évangiles, y compris celui de Matthieu, d’autres confessions de foi qui sont tout aussi justes et profondes – c’est qu’elle est sa réponse personnelle à la question « et vous, qui dites-vous que je suis ? Qui suis-je pour vous ? ».

Le fameux « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » n’est pas la répétition par cœur d’un héritage que Pierre aurait reçu et qu’il nous faudrait transmettre tel quel, sans y toucher. Il est le fruit de son histoire personnelle – fils de Jonas –, de sa rencontre avec Dieu à travers Jésus – ce que dit l’usage du surnom Pierre – et de sa manière de la vivre et de la comprendre, et d’une inspiration qui vient de ce qui en lui relève du souffle de Dieu – « C’est mon Père, qui est dans les cieux, qui te l’a révélé. ». La confession de foi de Pierre est importante parce qu’elle est le reflet de ce cheminement unique, personnel. Elle dit, avec des mots anciens, des symboles reçus de la tradition juive, comment sa vie est en train d’être transformée par une rencontre unique parce que personnelle. Pierre ne répète pas des schémas existants comme le font les réponses que lui et les autres disciples ont rapportées à Jésus – Élie, Jean le Baptiste, un autre prophète. Il témoigne de son chemin, inachevé. Les pierres qui constituent l’ekklesia du Christ, ce sont donc toutes ces manières de dire des rencontres uniques, de mettre en mot une réponse à cette question : « qui suis-je pour vous ? ».

On pourrait reformuler ainsi : l’ekklesia du Christ est l’héritière des assemblées d’Israël, rassemblée pour se mettre à l’écoute d’une Parole qui vient d’un autre et pour mettre des mots sur cet Autre. Il y a une part d’héritage, de tradition, une part de créativité, de nouveauté, et une part d’apprentissage. La créativité du langage que déploie Pierre pour dire qui est Jésus pour lui, elle naît de la rencontre entre sa rencontre avec le Christ, sa sensibilité, et le langage et les symboles reçus en héritage. Et c’est ainsi que l’héritage que Pierre reçoit devient léger à porter : son héritage n’est pas seulement les mots pour dire qui a été Dieu pour ses ancêtres dans la foi, mais la liberté et le courage de dire qui il est pour lui à cet instant. C’est le même héritage que nous recevons, un héritage que nous devons apprendre à habiter, comme nous le rappelle l’extrait du livre du Deutéronome que nous avons lu tout à l’heure.

« Les paroles que je te donne aujourd’hui, dit l’Eternell, demeureront gravées dans ton cœur. » Elles sont déposées dans le cœur, il n’y a ‘plus qu’à’ se souvenir qu’elles sont là et à les prendre en compte dans la manière dont nous vivons. Et pour cela, le livre du Deutéronome donne des pistes. La première, c’est de parler de ces paroles, de Dieu, de ce qui nous habite, dès que l’occasion se présente dans la journée, pas pour convaincre, mais pour se rendre compte de ce qui vit en nous. Quand Pierre répond à Jésus, il ne veut pas expliquer à Jésus qui il est, c’est pour découvrir lui-même ce qu’il pense. Quand Jésus pose la question à ses disciples de savoir qui il est, ce n’est pas qu’il a besoin qu’on lui apprenne sa propre identité, c’est pour faire grandir ses disciples, pour leur faire prendre conscience de ce qui les habite. La parole de vie qui est déposée dans le cœur de Pierre ne demandait qu’à sortir, à vibrer, à vivre.

L’autre piste, c’est de laisser la Parole guider notre action – symboliquement, l’attacher à nos bras –, de la laisser guider notre manière de regarder le monde et de le comprendre – symboliquement l’attacher à notre front – et de la laisser inspirer notre manière vivre ensemble – symboliquement l’attacher aux portes de nos maisons et de nos villes.

Et quand Pierre, et nous à sa suite, aura appris suffisamment à vivre ainsi, il recevra, et nous à sa suite, « les clés du royaume ». Drôle de formule qui a donné lieu à bien des interprétations et dérives. Je crois que ce dont il s’agit là, c’est de la promesse que Pierre sera capable, à son tour, d’appeler celles et ceux qu’il rencontrera à rejoindre l’eklesia du Christ, l’assemblée qui apprend à vivre de la Parole de Dieu, cette Parole qui s’est faite chair pour que nous sachions jusqu’où va son amour. Pierre en deviendra capable, non sans erreur et égarement, non sans mal, mais il apprendra. Comme nous.

Si je devais répondre à la question de Jésus, « qui suis-je pour toi ? », je dirais en cet instant : « tu es celui qui me montre qui est Dieu, tu es celui dont l’amour me révèle à moi-même. »

Et peux le dire ainsi parce que j’ai reçu un héritage qui n’est pas fardeau, mais piste d’envol. Cet héritage transmis par Pierre, Jean, Théodore et tant d’autres, c’est d’abord celui de me découvrir le courage de lire les Écritures avec passion, de les laisser me transformer, de laisser monter des mots pour dire cela. C’est aussi le courage de me laisser aimer aussi là où je me trompe, parfois lourdement. Parce que Pierre, c’est c’est l’homme des grands élans et l’homme des doutes foudroyant, l’homme des grandes promesses sincères et l’homme des reniements cuisants. C’est l’homme à qui Jésus ne cesse de tendre la main et de demander « m’aimes-tu ? ». C’est la liberté et le courage qu Calvin trouve dans la lecture attentive et sérieuse de l’Evangile, sa manière d’y revenir sans cesse, comme à une boussole, dans toutes les tempêtes de la vie.

Amen

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