Qu'avons-nous fait du shabbat ?

Prédication

Quand on lit avec les jeunes les 10 paroles, aussi appelées 10 commandements, il y a une chose qui les surprend toujours, qui les fait presque rire d’incrédulité : c’est le commandement du shabbat. « Tu ne feras aucun travail ce jour-là »

La première chose qu’ils voient, c’est que les adultes ne respectent pas de jour de repos. Leurs parents leur font faire leur travail scolaire tous les jours, voire travaillent eux-mêmes quasiment tous les jours, les messageries diverses obligeant à garder le contact avec la vie professionnelle à toute heure du jour et de la nuit. Les profs ne semblent pas considérer qu’on puisse réserver un jour au repos puisque quand les élèves se plaignent de la quantité de devoir, on leur répond souvent que le week-end est fait pour ça…

Très jeunes donc, nous avons appris que le jour du repos n’est pas vraiment du repos… dans le meilleur des cas c’est un jour où il n’y a pas d’horaire – sauf si on vous oblige aussi à venir au culte ou s’il faut être à l’heure pour le repas chez mamie. Très jeune aussi on a appris que même le repos devrait être productif, il s’agit d’aider au jardin ou à la cuisine, de lire des choses jugées intéressantes – pas de mangas – ou d’avoir des loisirs au moins créatifs, pour pouvoir jouer un morceau de piano aux fêtes familiales sous l’oeil attendri des aînés. Nous avons toustes entendu que « l’oisiveté est mère de tous les vices » et nous avons bien souvent gardé cette difficulté à s’asseoir simplement sur un canapé pour ne rien faire. Alors le commandement du repos, de ne rien faire pour être consacré à Dieu, c’est effectivement surprenant !

Rien que ce point, ça donne lieu à de grandes discussions dans les groupes de kt sur le statut des commandements et ce qui se passe si on ne les respecte pas à la lettre.

Mais ensuite la conversation prend souvent un tour plus profond. La vraie surprise des jeunes c’est que ce commandement d’un jour pour ne pas travailler soit là, à cet endroit-là, comme un commandement divin. Et il faut retrouver cet étonnement fécond : il y a dix paroles, dix commandements qui sont aussi dix promesses. C’est peu, très peu. Est-ce qu’il n’y avait donc rien de plus important à dire que cet impératif du repos ? Le repos est donc si important que ça que Dieu lui-même nous le commande ?

Aux temps où les textes bibliques ont été mis par écrit, cela choquait et dérangeait déjà. Cela n’a jamais cessé d’interroger, de cette époque jusqu’à aujourd’hui en passant par les nombreuses controverses de Jésus avec les pharisiens à propos du shabbat.

C’est que le repos ne va pas de soi du tout. Il ne va pas de soi dans une société de subsistance, où il faut bien s’occuper des bêtes et du potager tous les jours. Il ne va pas de soi non plus dans notre société d’abondance où les temps de repos sont sans cesse grignotés, fragmentés, éclatés. Les jours de congés dont nous bénéficions aujourd’hui ont été acquis de haute lutte par les travailleurs et travailleuses du 19e et du 20e siècle, et sont régulièrement remis en question.

Mais pourquoi ces tensions autour du repos ? Pourquoi faut-il donc, pour espérer faire respecter un temps de repos, que Dieu s’en mêle ? On a toustes entendu parler à l’école des monarchies de droit divin. On a moins souvent parlé du repos de droit divin !

Il y a deux manières de comprendre le repos. Il y a d’abord le repos physiologique : en tant qu’êtres humains, nous avons besoin de dormir régulièrement et suffisamment pour pouvoir fonctionner. On peut limiter au maximum la durée de ce repos physiologique nécessaire et, hier comme aujourd’hui, il y a des situations où les employeurs – qu’ils soient officiellement ou non esclavagistes – réduisent à ce strict minimum le repos accordé aux personnes qui travaillent sous leurs ordres, imposant des journées de 14h ou plus de travail. On peut le limiter au maximum, oui, mais il y a justement un maximum au travail qu’on peut exiger : au-delà de cette limite, le corps s’épuise, parfois jusqu’à la mort.

Le shabbat ne concerne pas ce repos-là, supposé acquis, même s’il a fallu et s’il faut encore parfois le reconquérir aux prix d’âpres luttes sociales. Le shabbat concerne un autre type de repos, tout aussi nécessaire : il concerne ce temps de repos véritablement libre, dans lequel on ne se borne pas à reconstituer les forces nécessaires pour ne pas s’écrouler le lendemain, mais on vit, on respire, on rêve, on crée, on ne cherche rien d’autre que de vivre sous un regard aimant qui nous accueille tel-les que nous sommes… Dans ce temps de repos-là, on se souvient qu’on n’est pas seulement une machine à travailler, que notre valeur de dépend pas de ce que nous pouvons produire, que nous ne sommes pas ce que nous faisons. C’est le temps pour lire des histoires aux enfants, pour évoquer les souvenirs avec les personnes âgées, pour danser et rêver d’un autre monde ensemble, prendre un thé avec une amie, pour être seul-e aussi, à dormir peut-être, rêver, contempler, prier, écrire, peindre, jouer de la musique, boire un thé…

Ce repos-là oui, a besoin de l’autorité de Dieu pour exister. Ce repos, auquel est consacré le jour du shabbat, est l’objet de controverses constantes dans la Bible sur ses limites et ce qu’il est permis ou non de faire… et toutes ces controverses passent à côté du sens profond du shabbat.

On trouve deux formulations du commandement du shabbat dans ce qui est pour le peuple juif le centre de la Bible hébraïque :

  • la première est dans le livre de l’Exode (chapitre 20) : « Souviens-toi du jour du shabbat pour me le réserver. Tu as six jours pour travailler et faire tout ton ouvrage. Le septième jour, c’est le shabbat qui m’est réservé, à moi, l’Eternell ton Dieu. Tu ne feras aucun travail ce jour-là, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni tes serviteurs ou tes servantes, ni ton bétail, ni l’immigré qui réside chez toi. Car en six jours j’ai créé les cieux, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, puis je me suis reposé le septième jour. C’est pourquoi moi, l’Eternell, j’ai béni je jour du shabbat et je veux qui me soit réservé. » Ici, il s’agit donc bien de réserver un jour entier de la semaine de 7 jours à ce repos « pour rien », pour tous les êtres vivants de la maison. Ou plus exactement un repos pour Dieu puisque le jour du shabbat doit lui être consacré, avec comme justification le repos que Dieu lui-même a observé lors de la création. Un repos pour contempler, pour laisser être, pour se réjouir de ce qui a été fait, pour se souvenir que nous ne sommes pas le tout du monde, que nous l’avons reçu d’un Autre… et un temps pour être prêt à ce qui viendra. Car si Dieu se repose à la fin du premier récit de la création, il ne cesse pas de créer pour autant : la Bible ne s’arrête pas à la fin de ce premier chapitre !
  • la deuxième formulation du commandement du shabbat se trouve dans le livre du Deutéronome (chapitre 5) : « Prends soin de me réserver le jour du shabbat, comme l’Eternell ton Dieu l’a ordonné. Tu as six jours pour travailler et faire tout ton ouvrage. Le septième jour, c’est le shabbat qui m’a réservé, à moi, l’Eternell ton Dieu. Tu ne feras aucun travail ce jour-là, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni tes serviteurs ou servantes, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune des autres bêtes, ni l’immigré qui réside chez toi. Tes serviteurs et servantes doivent pouvoir se reposer comme toi. Ainsi, tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte, et que je t’en ai fait sortir grâce à ma puissance irrésistible. C’est pourquoi moi, l’Eternell ton Dieu, je t’ai ordonné de faire ainsi le jour du shabbat. » Le comment du shabbat est quasiment identique à la première formulation, mais la justification qui est donnée diffère cependant : ici le repos est justifié par la libération de l’esclavage. Or l’esclavage est précisément l’une des situations où le repos n’est pas accordé au-delà du physiologique car l’humanité de l’esclave est niée… Le shabbat est donc une pratique d’humains libérés et qui, ayant été libérés, n’oppressent pas les autres : le texte insiste sur le fait que le repos concerne aussi les serviteurs et servantes ainsi que le bétail. J’ai lu cet été plusieurs autrices descendantes états-uniennes et françaises d’esclaves, dont Tricia Hersey, Rest is resistance. Free yourself from Grind culture and reclaim your life. Tricia Hersey y évoque ce repos d’humanisation interdit aux esclaves, arraché parfois par eux de différentes manières, jusqu’à mettre en danger les corps : danses et récits nocturnes, apprentissages clandestins eux aussi pris sur le temps de la nuit, au risque de l’épuisement. Théologienne, elle incarne aujourd’hui le « ministère de la sieste », qui invite à mettre en pratique ce repos d’humanisation, à arracher ce temps à tout ce qui cherche à nous réduire à de simple rouage de la machine économique, producteurices et/ou consommateurices de biens et services.

Ce repos-là est fondamental. Tellement que, dans le passage d’Esaïe que nous avons entendu, il est le marqueur d’appartenance au peuple de Dieu, plus sûrement que n’importe quoi d’autre. Esaïe évoque les étrangers et les eunuques, deux catégories qui, pour des raisons différentes, ne peuvent pas respecter la Torah dans son intégralité et donc devraient être rejetées par Dieu hors de son peuple, selon la compréhension imposée par les élites religieuses du temps. Mais le prophète conteste avec virulence : non, la seule chose qui importe vraiment pour appartenir au peuple de Dieu, c’est de préserver un temps de shabbat, ce temps de repos « gratuit », pour Dieu et pour l’humain en nous. Tout le reste, et cela fait beaucoup !, est secondaire, voire carrément inopérant. Et réciproquement : vous pouvez respecter toutes les règles de purification, de sacrifice, et tout ce que vous voulez, si vous ne prenez pas ce temps de gratuité, ce temps pour vous souvenir que Dieu vous aime, alors vous ne faites pas partie du peuple de Dieu. Non pas tellement parce qu’il vous en exclut, mais bien plutôt parce que vous ne pouvez pas savoir que vous en faites partie et encore moins vivre en enfant de Dieu, enfant dont il prend soin en le libérant de tout ce qui veut le réduire à une machine à produire quelque chose, que ce quelque chose soit de la nourriture, des objets ou du soin.

Le shabbat, le repos d’humanisation, le repos de filiation divine, est le marqueur qui nous rappelle régulièrement que nous sommes aimé-es de Dieu, libéré-es par lui, et que notre valeur ne dépend de rien d’autre que de cela.

En général, quand les enfants et les jeunes sortent de la séance où on a évoqué les 10 paroles, ils ont le sourire aux lèvres : oui, se reposer est important ! Divinement important, car le repos dit notre humanité et notre liberté d’enfants de Dieu, il nous libère de ce qui veut nous enfermer dans une identité.

J’espère que ce qui donne le sourire aux enfants peut alléger votre cœur, vous faire goûter à la libération offerte. Et si j’ai une recommandation à nous faire, collectivement, c’est de nous souvenir d’honorer le jour du shabbat, c’est de nous reposer !

Amen

À lire aussi

Prédication précédente :

Nos héritages : fardeaux ou fondations ?

Je me souviens de mon premier culte radio ici, à l’automne 2019, il y a bientôt 7 ans. J’étais alors stagiaire depuis quelques mois seulement. Je ne me sentais pas encore tout à fait chez moi dans ces murs, à peine une invitée de passage – que je suis toujours, mais le passage dure :-). C’était la p...

Prédication suivante :

La pluralité originelle des interprétations

Jésus a souvent raconté des paraboles, ces petites histoires qui partent du quotidien, du familier, et qui ouvrent soudain sur une autre logique, inattendue. Ces paraboles, contrairement aux fables de La Fontaine ou aux contes de Charles Perrault, n’ont généralement pas de morale explicite qui nous...

Voir toutes les prédications