La pluralité originelle des interprétations
Prédication
Jésus a souvent raconté des paraboles, ces petites histoires qui partent du quotidien, du familier, et qui ouvrent soudain sur une autre logique, inattendue. Ces paraboles, contrairement aux fables de La Fontaine ou aux contes de Charles Perrault, n’ont généralement pas de morale explicite qui nous dise quoi en retenir et en penser, quoi appliquer dans notre vie quotidienne. C’est que les évangiles ne sont pas des livres de cuisine avec des recettes à suivre, ni des livres de développement spirituel avec des méthodes et des chemins tout tracés menant à l’épanouissement et au bonheur. Ils ne sont pas non plus des livres d’éducation pour jeunes gens et jeunes filles de la bonne société, comme les fables ou les contes. Les ressorts en sont différents. Les fables présentent une brève saynète où les personnages, souvent animaux, ont des traits sociaux ou moraux très marqués, et où la situation permet de valoriser tel trait de caractère ou de condamner tel autre. Le conte poursuit à peu de choses près le même objectif, en faisant souvent intervenir des éléments surnaturels, sorcières, fées et autres objets magiques. L’un comme l’autre explicitent le plus souvent la leçon a retenir. Vous vous souvenez sans doute d’avoir appris par cœur une fable de La Fontaine avec ses « tout flatteur vit au dépend de celui qui l’écoute. Cette leçon vaut bien un fromage sans doute ».
La parabole évangélique vise certes aussi un enseignement, mais d’ordre spirituel, et non moral ou social. Elle reste le plus souvent ancrée dans le très quotidien, mais un quotidien qui prend tout à coup une allure étrange par le comportement inattendu, non conventionnel, de l’un des personnages qui pousse à revisiter les fondements de la relation que l’on entretient avec Dieu, les représentations que l’on s’en fait. Elle questionne l’ordre établi, le « on a toujours fait comme ça », les évidences à propos de Dieu et de l’humainté
Ainsi notre parabole du jour s’inscrit dans le monde agricole, très familier des personnes qui se sont rassemblées pour écouter Jésus. Mais en même temps, ce monde prend tout de suite un tour inattendu du fait du comportement en apparence irrationnel du semeur, qui jette sa semence sans prendre garde au terrain qui la reçoit et à la probabilité qu’elle puisse porter du fruit. Le semeur de la parabole est un bien mauvais agriculteur...ou alors il poursuit des objectifs qui obéissent à une tout autre logique que celle de la rentabilité à court ou même moyen terme !
Jésus raconte souvent des paraboles, et laisse en général les auditeurices y réfléchir et y chercher du sens. Nous avons eu mardi en fin d’après-midi une discussion assez animée sur ce qu’on peut comprendre de cette parabole pour nous aujourd’hui et il y a eu à peu près autant de propositions que de personnes présentes. On peut faire l’hypothèse que ça ne devait pas être très différent dans la foule présente ce jour-là pour écouter Jésus. On comprend dès lors l’étonnement, peut-être un peu teinté d’agacement, des disciples : pourquoi Jésus ne s’exprime-t-il pas plus clairement ? Pourquoi ne dit-il pas explicitement ce qu’il faut comprendre de cette petite histoire, plutôt que de laisser les gens se dépatouiller avec ça ? C’est contre-productif que de laisser s’installer autant d’interprétations différentes dès le départ ! Ce serait tellement plus simple d’avoir une interprétation unique à laquelle s’accrocher et qu’on puisse offrir aux personnes qui sont un peu perdues et opposer aux personnes qui ont compris complètement de travers.
Et, comme les disciples, nous aimerions avoir une explication.
Et Jésus répond avec cette citation étrange, voire dérangeante d’Esaïe qui parle d’un peuple qui ne veut pas entendre ce qu’il y a à entendre de la part de Dieu et qui choisit volontairement de s’en tenir éloigné… ce qui ne répond pas vraiment à la question des disciples parce qu’à aucun moment dans ce passage d’Esaïe il n’est question d’un Dieu qui parlerait volontairement de manière à ce que son peuple ne comprenne pas ! Au contraire, Esaïe évoque ici un Dieu qui voudrait guérir et relever son peuple mais s’en trouve pour ainsi dire empêché par son aveuglement et sa surdité volontaire. Cela ne s’applique manifestement ni à la foule qui a choisi de venir écouter Jésus, ni aux disciples qui ont choisi de le suivre. A moins d’y entendre un trait d’humour de Jésus qui se moque gentiment d’eux qui ne comprennent ni n’entendent ce qu’il essaie de faire et de semer, mais que lui comprend si bien et guérit quand même.
Comme pour aller dans leur sens cependant, il leur offre ce qui ressemble à première vue à une explication de la parabole, une interprétation estampillée valable par le maître lui-même. Pourtant, cette explication est introduite par une drôle de phrase : « Ecoutez donc la parabole du semeur. » Ce n’est donc pas une explication que donne Jésus, mais une nouvelle parabole. Les disciples se plaignaient d’avoir une parabole, les voilà qui en ont à présent deux ! Et plus surprenant encore, cette seconde parabole, que Jésus lui-même intitule « parabole du semeur », ne parle que des terrains qui reçoivent une semence, identifiés à quatre types d’humains bien tranchés, et pas du tout du semeur, qui n’est nommé dans cette seconde parabole que dans son titre. Il y a de quoi rester perplexe…
Là où les disciples demandaient une direction claire, un enseignement univoque, Jésus semble prendre un malin plaisir à multiplier les pistes, les directions interprétatives, comme pour embrouiller encore plus les esprits de ses disciples… et les nôtres ! Il faut croire que Jésus ne cherche pas pour celles et ceux qui l’écoutent l’uniformité de pensée ni la paix superficielle qu’elle apporte, pas non plus la tranquillité d’esprit de celui qui pense avoir résolu toutes les questions qui se posaient à lui, mais plutôt l’intranquillité, le questionnement, le cheminement de question en question.
Faut-il en conclure que Jésus cherche à nous égarer ? Pas exactement. Il cherche plutôt à sortir ses disciples et les personnes qu’il rencontre du confort de leurs certitudes pour les amener à le rencontrer et à rencontrer les autres en vérité... et cela passe par des questions déstabilisantes ou des histoires qui donnent à réfléchir sans offrir de réponse simple. Mais dans ces moments de déconstruction, Jésus se tient là, tout proche, il reste aux côtés des personnes, se montrant lui-même dans sa vérité et sa vulnérabilité de cheminant vers l’humanité.
Revenons au tout début de notre récit du jour, avant que ne commence la première parabole, celle à laquelle ne donne pas de titre mais que nous, nous appelons la parabole du semeur.
Comme la parabole, le récit commence par une sortie… « En ce jour-là, Jésus sortit de la maison et s’assit au bord de la mer. De grandes foules se rassemblèrent autour de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles. » Jésus agit dans le récit comme le semeur de la parabole : il sort, et il sème à la volée, auprès d’une foule bigarrée, dont il n’a pas contrôlé la saine doctrine ni la droiture de vie. Il parle la Parole, il la sème comme le semeur sème sa semence, sans chercher l’efficacité ni la productivité à moyen terme. Qui sait ce que donnera cette parole ? Qui sait combien de fois il faudra l’entendre pour qu’elle porte du fruit ? Lui sait que personne n’est figé dans la catégorie du chemin stérile, pas plus que dans la catégorie de celui qui entend la Parole et qui peut la semer à son tour. Lui sait que tout être humain est en chemin et que recevoir la Parole autant de fois que nécessaire finit par rendre fertile le terrain qui semblait pourtant stérile. Lui sait que la parole qu’il dit à cette foule un jour lointain au bord d’un lac de la terre de Palestine sera redite au bord d’un autre lac, à St-Pierre de Genève, pour nous, parce qu’elle aura été transmise à travers les siècles. Lui sait que nous nous débrouillerons, d’une manière ou d’une autre, pour la transmettre aux générations qui nous suivront, parce que cette parole change nos vies, d’une manière à la fois simple et mystérieuse, et qu’elle est un trésor qu’on ne peut garder pour soi.
Cet homme, assis au milieu de la foule, sait cela. Il pourrait choisir de manipuler la foule, de lui dire quoi faire et quoi penser, et devenir un chef de secte ou de guerre, suivi par des foules de personnes uniformisées, abreuvées à une pensée unique. Il choisit d’empêcher cela en racontant des histoires qui donnent à réfléchir et qui renvoient chaque personne à elle-même, au milieu même de la foule, empêchant ainsi l’effet à la fois galvanisant et effrayant d’une foule transportée par un sentiment d’appartenance et d’union. Ne cherchons donc pas à uniformiser nos interprétations ni nos manières de comprendre qui est Jésus. Gardons la sagesse de nos prédécesseurs et prédecesseuses qui ont eu le courage d’inscrire la pluralité dans le corpus biblique, comme une nouvelle parabole invitant à réfléchir, à la suite de la manière d’enseigner de Jésus.
Souvenons-nous de cet homme qui sortait pour aller à la rencontre de celles et ceux qui voulaient bien s’asseoir un moment avec lui et se laisser déplacer par ses histoires. Souvenons-nous de ces hommes et de ces femmes qui ont vu dans ce geste en apparence si anodin une puissance de guérison et de relèvement à nulle autre pareille. Et laissons-nous guérir par Celui qui pleure quand nous nous détournons volontairement et refusons cette puissance de guérison.
Amen