Pluralité biblique ou univocité de Babel ?

Prédication

L’histoire de Babel n’est peut-être qu’une autre forme du récit du jardin d’Eden : les humains sont à nouveau dans une dynamique de fusion, d’indifférenciation, un seul projet, une seule pensée, une seule langue, comme Eve et Adam n’avaient qu’une pensée, qu’une action : si l’un désire le fruit et le mange, l’autre aussi.

Dans un cas comme dans l’autre, Dieu tranche cette dynamique, il remet de la différence, de l’espace entre les êtres, pour que la relation – et non la fusion – puisse exister. Au lieu d’une foule qui regarde une seule direction, il y a maintenant des individus et des peuples différenciés qui doivent se regarder les uns les autres, apprendre à se connaître et à se comprendre. Au lieu d’un rassemblement en un seul lieu, il y a la découverte de plusieurs lieux, de l’adaptation, de la créativité, de la différence.

J’aimerai aujourd’hui vous inviter à regarder la Bible comme l’anti-tour-de-Babel.

Nos bibles sont, vous le savez, des bibliothèques : il y a 66 livres dans nos bibles protestantes, 73 dans les bibles catholiques. Chaque livre est constitué de plusieurs éléments qui ont d’abord circulé séparément. Ces éléments sont comme les briques de la tour de Babel, à ceci près – et ce n’est pas du tout anodin – que chaque brique est différente des autres. Là où le récit de Babel, jusque dans la matérialité des mots hébreux qu’on pourrait traduire par « briquetons des briques », insiste sur l’uniformité des matériaux qui sont utilisés, les matériaux bibliques sont au contraire extrêmement divers : des récits mythiques, des poèmes, des chroniques royales, des récits historiques, des textes législatifs, et j’en passe.

Entre ces récits, pour les « tenir ensemble », il y a ce qu’on pourrait appeler du mortier littéraire. Mais là où le mortier de la tour de Babel est uniforme et vise à rendre l’édifice étanche – on utilise, ce qui est en soi assez curieux, du bitume, c’est-à-dire le même revêtement que ce que Noé met sur l’extérieur de l’arche pour que l’eau n’y pénètre pas – on trouve dans la Bible plusieurs manières de faire tenir les différentes briques ensemble : parfois, comme ici dans le chapitre que nous venons d’entendre, des généalogies qui permettent de faire le lien entre deux figures et de les inscrire dans une même lignée, parfois avec des récits intermédiaires qui comblent les lacunes, ou par d’autres procédés encore.

Le fait d’utiliser du bitume à Babel semble indiquer aussi méfiance par rapport à toute influence extérieure, un certain repli sur soi contre tout ce qui pourrait pénétrer dans l’édifice, les auteurs bibliques ne cessent de retravailler des récits, des traditions venus des peuples avoisinant, pour les contester parfois, pour les accommoder d’autres fois, pour les creuser aussi. Les auteurs bibliques sont en prise avec leur monde, avec les enjeux qui le traversent, avec les questions qui l’habitent. Là où les bâtisseurs de Babel partagent une seule langue, une seule pensée, un seul projet, les auteurs bibliques écrivent dans plusieurs langues – hébreu, araméen et grec – et certains écrivent dans ces langues alors qu’aucune n’est leur langue native. On retrouve ainsi l’influence d’autres langues dans les langues bibliques. Les auteurs bibliques ne sont pas non plus unanimes sur grand-chose : on trouve dans la bible bien des courants de pensée éthique, politique, théologique, ecclésiale. Pour ne citer que quelques exemples : certains récits glorifient les rois d’Israël, tandis que beaucoup critiquent ouvertement l’institution de la royauté ; certains récits attachent une grande importance à l’appartenance ethnique, d’autres insistent plutôt sur la foi personnelle ; certains textes enjoignent de se conformer à l’ordre social tel qu’il est, tandis que d’autres critiquent férocement les inégalités sociales. Je m’arrête là, mais nous pourrions continuer encore longtemps.

L’objectif des humains mis en scène dans le récit de la tour de Babel est de « se faire un grand nom », ce qui revient, dans la pensée de l’époque, à se diviniser. Les auteurs bibliques eux, n’ont de cesse, chacun avec leur sensibilité et leur approche, et malgré toutes les différences que je viens de souligner, de « faire un nom pour Dieu », ou, pour le dire avec les mots du Notre Père, de sanctifier le nom de Dieu. Ils ne cessent de rappeler que l’être humain n’est précisément pas Dieu, mais un être vivant créé, voulu et espéré par Dieu.

Alors bien sûr, la tour de Babel est plus grandiose, mieux fichue, on se dit qu’elle est plus solide, destinée à durer. Alors qu’un assemblage de bric et de broc de mots sur des supports fragiles comme le parchemin ou le papier, des mots qui ne cessent de rappeler la fragilité, la vulnérabilité humaine, ne semble pas destiné à durer bien longtemps…

Et pourtant ! Et pourtant la bible, comme bibliothèque de ressources spirituelles, nous est parvenue et nous nourrit, encore et encore, de génération en génération. Et quand les humains ont eu la tentation d’en faire une tour de Babel, en en figeant le texte, en ne le transmettant qu’en latin, en imposant une interprétation, dans un église unique… l’Esprit a soufflé un grand vent et, dans un grand bruit, a brisé cette nouvelle tour de Babel : les textes bibliques ont été reconnus dans leurs langues originelles, traduits dans beaucoup des langues parlées par les humains sur la terre, ils ont circulé un peu partout dans le monde, portés par des églises différentes, avec des interprétations multiples, ouvertes, et ils continuent d’inspirer non seulement les personnes juives et chrétiennes, mais bien d’autres personnes tant ils ont imprégné nos cultures, nos modes de pensée, nos langues, nos expressions.

La bible ne prétend pas donner un récit unique et exhaustif à propos de l’humanité, mais, à travers les échos de l’histoire spirituelle d’un peuple léguée au travers des générations, elle se fait lieu de partage. En lieu et place d’une langue et d’une tour communes, ce sont des récits revisités et commentés par des générations et des générations qui nous invitent à nous relier les un-es aux autres et à Dieu, comme une table autour de laquelle on peut se rassembler, chacun ayant une place unique, un point de vue unique, chacun-e ayant la possibilité de regarder et d’écouter les autres. Non pas dans une dynamique de conquête et de puissance, mais de rencontre et de découverte.

Amen

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