Le Dieu des commencements
Prédication
Dimanche soir, vers 21h, ma fille nous demande comme ça si on a quelque part dans la maison le Tarfuffe de Molière, parce qu’elle en aurait besoin pour les cours de français – pourquoi c’est toujours la veille de la rentrée, en soirée, que ce genre de questions se pose, c’est une autre histoire. Elle a eu de la chance : non seulement nous avons Tartuffe à la maison, mais en plus comme j’ai rangé la bibliothèque pendant les vacances je l’ai trouvé rapidement. Je l’ai trouvé et feuilleté, c’était une de ces éditions de mes années lycées, avec intro, mise en contexte et questions de travail après chaque scène. En feuilletant rapidement, je suis tombée sur les questions relative à la première scène, appelée « scène d’exposition » : en quoi la scène d’exposition annonce-t-elle les développements de l’intrigue ? Quels sont les personnages mis en place et leurs traits de caractères ?
La Bible n’est certes pas une pièce de théâtre de l’époque classique, mais ce poème inaugural que nous venons de relire, poème qui ouvre cette grande bibliothèque antique, permet de répondre en partie à ces questions : il met en place les personnages qu’on va retrouver tout au long du récit, indique les relations entre eux et comporte quelques éléments qui vont permettre d’initier l’intrigue biblique. Ce poème est vraisemblablement l’un des textes les plus récents du Pentateuque, ajouté en dernier à un ensemble déjà constituer, pour en donner précisément des clés de lecture.
Si on regarde ce poème sous cet angle, on trouve d’abord un personnage principal : Dieu, sous le nom hébraïque d’Elohim. Ce que ce poème nous dit de Dieu peut se résumer ainsi : il est un Dieu qui parle et qui crée, qui sépare et qui nomme, qui voit le bon et le beau.
Il y a ensuite un certain nombre de personnages secondaires, qui sont les différentes créations divines : astres et êtres vivants de différents milieux. Il n’est pas anodin que tous ces personnages soient secondaires : dans tous les autres peuples, ils sont d’une manière ou d’une autre des divinités. Le soleil, la lune, les étoiles, les animaux, les arbres… tous sont l’objet de culte. Ici, ils sont des créations d’Elohim, personnage principal incontesté.
Un personnage secondaire a cependant un statut un peu particulier : l’être humain, dont il est dit qu’il est créé par Dieu à son image et à sa ressemblance, ce qui n’est pas rien. On sent donc dans la construction du poème que ce personnage-là va sans doute avoir un rôle différent des autres.
Et cela donne des ouvertures sur l’intrigue biblique : cet humain créé par Dieu à son image, que va-t-il devenir ? Quelles vont être ses relations avec Dieu ? Et avec les autres êtres créés par Dieu ? Va-t-il être un égal de Dieu ? Ou un égal des autres êtres créés ? Ou quelque part entre les deux ? Ou se situera le juste, le bon, le beau pour cet être humain ? D’autant qu’un autre élément du poème est porteur d’enjeux : le chaos sur lequel plane l’Esprit de Dieu. Ce chaos, informe, vide, sans vie, était là. La Parole de Dieu l’a contenu et ordonné et de la lumière puis de la vie en ont jailli, mais il n’a pas complètement disparu, il reste présent.
On a là tous les éléments d’une histoire intéressante : un personnage principal, Dieu, qui va être challengé par un personnage secondaire, l’être humain, avec un élément chaotique susceptible à presque tout moment de faire tout capoter de manière inattendue…
Mais parce que l’histoire biblique n’est pas un roman à suspense, le poème nous donne déjà aussi des éléments sur la résolution des problèmes qui vont survenir, d’abord dans le caractère de Dieu qui est brossé là : un Dieu qui bénit, un Dieu qui se réjouit, un Dieu qui suscite la vie, qui fait confiance. Et aussi dans un autre élément qui réside dans le tout premier mot de la Bible : bereshit, « en un commencement ». Le poème ne nous raconte pas, ou pas seulement, le commencement de toute chose il y a fort longtemps. Il nous raconte tous les commencements de nos vies : à chaque fois que le chaos semble avoir gagné, s’être installé pour toujours, prendre toute la place et rendre toute chose informe, vide, sans vie, l’Esprit de Dieu plane, et la Parole de Dieu retentit pour rappeler la lumière et la nommer, pour une nouvelle création. Bereshit : en un commencement, en un nouveau commencement, dans tous les commencements dont nous avons besoin, Dieu crée, parle, féconde le chaos pour qu’en surgisse la vie.
Voilà ce que nous dit, entre autres choses, ce poème d’ouverture. Et ce qui va se déployer et s’illustrer à travers chaque page de la Bible… et dans chaque page de nos vies.
Amen