Elu-es ? Vraiment ? Et pour quoi faire ?

Prédication

L’élection divine, ce n’est franchement pas mon sujet préféré… je le trouve beaucoup trop gros de dérapages et perversions possibles. Et ce ne sont pas les discours de certaines églises évangéliques états-uniennes qui voient Trump comme un élu de Dieu, ni le même Trump se mettant en scène en Christ sauveur des petits qui vont me réconcilier avec la notion d’élection. Par ailleurs, comme pasteure, on me somme régulièrement de témoigner de ma « vocation particulière », de mon « élection au ministère », expression que j’ai entendue pour la première fois récemment, et on m’invite à cheminer vers la consécration. Tout ceci m’est assez inconfortable, précisément parce que cela me renvoie à une position dominante, à part, dans laquelle j’hérite de projections séculaires de pouvoir, de « perfection », de « qualités spirituelles » spéciales et encore un tas d’autres choses pas toujours explicitées.

Je vous rassure, je ne me prends pas pour Trump, et encore moins pour le Christ. Mais dans ces deux situations et dans bien d’autres où on évoque l’élection divine, il s’agit de placer une personne dans une situation supérieure, avec supposément plus de puissance, plus de connaissance, et un soutien divin particulier pour une mission spéciale : sauver le monde, ou au moins « mes » paroissien-nes, les guider sur la voie du salut. Le peuple chrétien s’est d’ailleurs compris aussi comme cela, avec pour mission la conversion des peuples « païens », ignorants du salut, quitte à utiliser la force « pour leur bien ». Il y a là tout un imaginaire autour de l’élection qui est en fait assez nauséabond, et assez éloigné de l’Evangile tel que je le comprends et tel que je le vis et j’avoue que j’évite en général le sujet.

Et puis voilà que dans les textes proposés pour aujourd’hui, il était question précisément d’élection, de choix divin envers tel-les ou tel-les personnes ou peuples… Je me suis donc embarquée dans le sujet, cheminant de texte biblique en texte biblique, m’éloignant un peu des textes du lectionnaire, et si je ne suis pas arrivée au bout du cheminement, j’ai pu avancer un peu dans ma réflexion dont je partage ce matin un bout avec vous.

Le premier point qui me frappe, c’est que quand Dieu choisit, ce n’est pas en fonction des mérites supposés de la personne ou du groupe de personnes. Au contraire presque : quand, à travers les pages de la Bible, on se focalise sur tel-le ou tel-le personne que Dieu choisit à ce moment particulier de l’histoire, ce n’est jamais la personne la plus en vue, la plus intelligente, la plus forte, la plus riche ou la plus belle… C’est bien souvent le plus jeune, le plus petit, celui qui est un peu étrange, de Gédéon terré dans sa grotte au bébé Jésus né au bord d’une route dans une étable en passant par David le jeune poète. Ce n’est même pas la personne la plus « morale », la plus « sainte » : pensez à Abraham qui prostitue sa femme, à David qui viole celle d’un de ses généraux ou à Paul qui persécute les premiers chrétiens. C’est simplement la personne qu’il choisit, parce qu’il l’aime, parce qu’il voit la personne qu’elle pourrait être, parce qu’il le choisit et que son choix est souverain et précède tout choix de la part de la personne. Jésus est la seule exception...

« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisi-es » dit Jésus à ses disciples dans le passage de l’évangile de Jean que nous avons entendu tout à l’heure. Nous qui nous voulons aux commandes de nos vies, libres de nos choix et de nos décisions, idéalement self-made-man ou woman, ce n’est pas si facile à avaler. Et peut-être encore moins à notre époque où le religieux est presque un marché comme les autres et où, rempli-es de méfiance envers les institutions religieuses comme envers toutes les autres institutions, beaucoup explorent les différentes options – du chamanisme au christianisme le plus conservateur – et se bricolent une religion sur mesure ! Ce « ce n’est pas vous qui m’avez choisi » est assez exotique pour notre époque. Il l’était sans doute un peu moins à l’époque de Jésus, où la religion est un donné de l’existence assez peu questionnable. Par contre, la manière de la vivre et de s’attacher à tel ou tel maître que l’on choisit de suivre était déjà une réalité. On voit d’ailleurs, au début de ce même évangile de Jean, des disciples du Baptiste qui, s’interrogeant sur Jésus et poussés par le Baptiste lui-même, décident de suivre Jésus. Ceux-là, qui nous ressemblent dans cette démarche de choix individuel, pourraient avoir l’illusion d’avoir choisi Jésus plutôt que l’inverse. Et pourtant la petite phrase de Jésus s’adresse à eux aussi : vous aussi, qui croyez m’avoir choisi avant que je vous aie même vu, je vous avais choisis avant cela même. Pour comprendre cela, il faut se rappeler que dans l’évangile de Jean Jésus, en tant que Verbe fait chair il, connaît toute chose dès avant l’origine du monde. Y compris ces disciples qui vont choisir de le suivre après avoir suivi Jean. La Parole de Jésus explicite que le choix que les disciples pensent avoir fait d’eux-mêmes est en fait une réponse à un amour offert dès avant l’origine. Cet amour-là est donné, il est appel vers un chemin… et les disciples qui entourent Jésus au moment de ce discours ont effectivement répondu à cet appel comme nous répondons, chacun-e à notre manière.

Maintenant, qu’est-ce que ça veut dire être choisi-e de Dieu, ou élu-es de Dieu ? Dans l’imaginaire collectif, il y a en général deux volets mobilisés par cette notion d’élection : d’abord la personne élue l’est pour une mission formidable, exceptionnelle, par exemple, en toute simplicité « sauver » le monde ; et ensuite cette mission exceptionnelle va donner à la personne une position de pouvoir et de puissance sur les autres, pouvoir et puissance perçues comme « bien méritée » au vu de l’immense service rendu.

Alors, est-ce que nous sommes élu-es pour sauver le monde et ses habitant-es avant de régner sur eux en guise de récompense ? Est-ce que d’avoir été choisi-es nous place au-dessus des autres ? Si on écoute la suite de ce que dit Jésus à ses disciples, ce n’est pas du tout de cela dont il s’agit ! Ce pour quoi Jésus a choisi ses disciples, ce pour quoi il nous a choisi-es, c’est pour aller, pour porter du fruit, et pour que ce fruit demeure. Trois choses pas si extraordinaires que ça !

  1. Aller : Jésus ne précise même pas où, comme si l’important n’était pas tant la destination que le mouvement. Aller, c’est-à-dire rester en mouvement, ne pas rester abattu-e, prostré-e, écrasé-e, par quoi que ce soit. Ne pas non plus rester trop longtemps là où c’est tout à fait confortable, là où rien ne challenge… Se lever, marcher, aller d’un endroit à l’autre, circuler. Voilà ce à quoi nous sommes appelé-es. Rien de très spectaculaire, mais c’est tout à fait fondamental ! La vie est mouvement et changement, évolution.

  2. Porter du fruit : Jésus nous choisit pour porter du fruit. Même pas pour fleurir et pouvoir être fier-ères de notre beauté, pour pouvoir se contempler, mais pour porter du fruit, c’est-à-dire pour nourrir quelqu’un d’autre que nous, pour transmettre la possibilité de la vie. L’image du fruit nous rappelle que dans le mouvement dans lequel nous lance le choix de Dieu sur nous, il se produit quelque chose qui nous tourne vers les autres.

  3. Que ce fruit demeure : le fruit que l’élection nous donne de porter pour l’offrir à celles et ceux qui croiseront notre route, ce n’est pas un fruit qui fait du bien juste un moment – même si un tel fruit n’est pas du tout méprisable – c’est un fruit dont les effets durent et nourrissent en profondeur. C’est la même différence qu’entre la tartine de tresse à la confiture que vous prenez le matin au petit-déjeuner – ou que vous pourriez prendre – et le petit morceau de pain que vous recevez lors de la Cène. Tous deux nourrissent, mais pas les mêmes dimensions, et pas de la même manière.

La lettre de Pierre précise la mission confiée par Jésus à ses disciples. Il s’agit de devenir un temple vivant, c’est-à-dire une communauté dans laquelle on laisse de l’espace à une Parole autre, une communauté qui témoigne de Dieu auprès des autres, une communauté qui reste en relation avec Dieu, priante, une communauté qui témoigne de ce que Dieu a fait pour elle, pour que chacun-e puisse entendre la bénédiction que Dieu veut pour chaque être humain, une communauté en mouvement, déliée de toute révérence à un lieu spécifique.

Il ne s’agit donc pas de se poser en communauté qui donne des leçons aux autres, en mode « nous savons qui est Dieu, et on va vous l’expliquer, de force si nécessaire, pour que vous le compreniez bien », mais plutôt de dire : « regardez : nous étions, et nous sommes encore parfois, au fond du trou. Nous sommes loin d’être des parfait-es, nous avons fait des choses terribles parfois, nous n’osions même pas nous regarder en face, et pourtant… et pourtant Dieu nous aime. Nous avons aussi été blessé-es, nous étions perdu-es, presque sans vie, sans espérance, et il nous a guéri-es, il nous a redonné le goût de vivre. N’est-ce pas incroyable ? Nous n’avons rien fait qui justifie cet amour, par contre cet amour nous donne la force de regarder en face ces erreurs et ces blessures, la force de choisir le chemin de la guérison, de la justice et de l’amour. »

Rien de conquérant ni de triomphant dans ce témoignage auquel nous sommes appelés. Il s’agit « seulement » d’annoncer un amour qui nous a relevé, un amour qui nous relève encore, comme une confidence que l’on fait à un ami, ou à quelqu’un qui a besoin de consolation. Le fruit de l’élection divine, ce n’est pas la domination du monde, mais le service du monde, le service de celles et ceux qui y sont les plus vulnérables, les plus meurtri-es, celles et ceux qui, comme nous, ont besoin d’être relevées, guéri-es, consolé-es, nourri-es, désaltéré-es. En fait, nous n’avons pas à sauver qui que ce soit, mais à dire, de la manière la plus ajustée possible, à chaque personne que nous rencontrons, qu’elle est aimée sans raison autre que l’amour, qu’elle est libérée de ce qui l’enferme, guérie de ce qui la blesse, autrement dit, qu’elle est « sauvée », en langage biblique.

C’est cela notre élection, c’est pour cela que nous sommes choisi-es, envoyé-es, constitué-es en peuple. L’élection divine ne nous rend pas supérieur-es aux autres, elles ne nous appelle pas à une mission incroyable qui ferait de nous une star, un-e superhéro-ïne : elle nous donne le courage et la force d’habiter notre humanité, avec ses ombres et ses failles, à la lumière divine qui la conduit vers la vie. Elle nous donne la force et le courage de dire à nos frères et sœurs en humanité : tu n’es pas seul-e, tu n’es pas le-la seul-e. Dieu est là pour toi aussi, viens, ensemble nous sommes son peuple et nous pouvons grandir en humanité.

Amen

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