Vous êtes la lumière du monde !

Prédication

Au moment où Jésus prononce ce fameux sermon sur la montagne, il est au début de son ministère, ce qui signifie que les personnes qui l’écoutent sont elles aussi au début de leur parcours avec Jésus.

Il y a discussion parmi les spécialistes pour savoir si ce sermon s’adresse à la foule qui suit Jésus à ce moment-là, ou aux disciples. Ce n’est certes pas exactement la même chose, mais dans les deux cas ce sont des personnes qui ont répondu à un appel, que cet appel soit directement de Jésus, d’un voisin, d’une amie, ou simplement de la curiosité. Ce sont aussi des personnes qui sont au début de leur parcours avec Jésus, que ce soit la première fois qu’elles entendent Jésus ou qu’elles aient décidé de cheminer avec lui sur les routes depuis quelques jours ou quelques semaines. Et enfin, ce sont des personnes venues d’horizons variés, de toutes les couches de la société, avec globalement plutôt des « petites gens », des gens qui sont plutôt en marge de la société, et en tout cas pas des gens parfaits, loin de là. Et si nous ne sommes pas exactement comme eux, nous n’en sommes pas si différents non plus : nous ne sommes pas parfait-es, nous avons répondu à un appel, et nous cheminons pour un bout avec Jésus, que ce soit depuis ce matin ou depuis toujours.

C’est bel et bien à ces gens-là que Jésus dit comme ça, tout de go, « vous êtes le sel de la terre ; vous êtes la lumière du monde ». Et à travers eux, à travers l’évangéliste qui nous le rapporte et les générations qui nous ont transmis l’Evangile, c’est à nous aussi que cette parole s’adresse. Je vous le répète pour que vous l’entendiez : « vous êtes le sel de la terre ; vous êtes la lumière du monde ». Pas vous serez. Pas vous auriez pu être si. Pas vous seriez si. Vous êtes.

ça ne vous paraît peut-être pas évident. Vous vous sentez peut-être plutôt un poids pour la société ou pour vos proches, ou bien misérable intérieurement ou extérieurement, ou encore pas assez vaillant-e et fort-e pour cette responsabilité, ou que sais-je. Mais quelles que soient vos objections, la Parole faite chair vous le rappelle par ce récit de l’évangile de Matthieu : vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde, exactement tel-les que vous êtes aujourd’hui.

Qu’est-ce qui permet à Jésus de dire cela ? Sans doute la même conviction que celle qui animait l’auteur du premier chapitre de nos bibles, chapitre dont nous avons entendu un extrait tout à l’heure : les êtres humains sont à l’image et à la ressemblance de Dieu. Jésus précise encore cela en disant à ces personnes qui l’écoutent – qui, je le rappelle, ne sont ni parfaites ni de foi ou de pratique bien propre de partout – qu’elles sont enfants de Dieu. Plus exactement il leur dit que Dieu est leur Père, cela est donné, c’est le point de départ. Comme ce Père fait jaillir la lumière et la vie du chaos, les humains sont porteurs de cette lumière et de cette vie dans le monde. Si Dieu est notre Père, il reste à vivre comme ses enfants. On peut toujours refuser cela, l’oublier, ou le laisser de côté de peur que ça ne soit trop beau pour être vrai. Mais la promesse qui traverse toute la Bible, c’est que cette affirmation là est solide, fiable, on peut s’appuyer dessus. Dieu est notre Père, et en vertu de cela, nous sommes le sel de la terre et la lumière du monde. Reste à savoir si nous voulons vivre comme tel-les : comme des enfants bien-aimé-es de ce Père-là, comme le sel qui donne du goût et comme la lumière qui brille dans la maison ou sur le chemin.

Alors bien sûr certaines circonstances atténuent – ou en tout cas semblent atténuer – ce goût salé, cette lumière. Je dis semble atténuer, parce que si on comprend ces deux aspects comme des manifestations de notre identité de fils et de filles de Dieu, il me semble que ça ne peut pas être autre chose : aucune circonstance extérieure ne peut nous enlever cette identité. Mais quand nous sommes malades, fatigué-es, isolé-es, rejeté-es par des proches, humilié-es ou moqué-es, en deuil – si cette énumération vous rappelle les Béatitudes, ce n’est pas tout à fait un hasard… – nous pouvons alors avoir l’impression que nous sommes diminué-es, atténué-es, transparent-es ou insignifiant-es. Et pourtant… pourtant même là, nous sommes le sel de la terre, la lumière du monde et nous pouvons continuer à appeler Dieu notre Père. Se rappeler de cela peut être un vrai réconfort dans l’épreuve.

Il y a plus surprenant encore. En effet ce ne sont pas toujours les circonstances extérieures qui nous font croire que nous ne pouvons pas briller, ce sont surtout, et peut-être d’abord, nos circonstances intérieures. Nous portons tous et toutes, en plus ou moins grand nombre, des blessures, des hontes, des injonctions héritées et des tourments qui nous enferment dans une armure à travers laquelle il semble bien difficile de faire briller quelque lumière que ce soit. La douleur d’avoir été trahi-e, la honte de n’avoir pas su défendre un frère ou une amie quand il aurait fallu se dresser à son côté, celle d’avoir été victime de violence sexuelle – parce que la honte est encore trop souvent de ce côté-là – ou la honte – malheureusement plus rare – d’avoir commis ces violences, ou d’autres violences, le poids d’une histoire familiale ou collective difficile… De tout cela que nous ne voulons pas voir ni regarder, nous essayons de faire abstraction, nous essayons de nous protéger en bâtissant une solide armure intérieure qui enferme toutes ces parties honteuses ou souffrantes. Mais quelles qu’elles soient, même dans ces tourmentes-là, nous sommes le sel de la terre, nous sommes la lumière du monde, et nous pouvons appeler Dieu notre Père. Et d’une certaine manière, on peut dire que nous ne le sommes pas malgré cela, mais à travers cela, à travers les failles qui finissent toujours par s’ouvrir dans nos armures et à travers lesquelles l’amour de Dieu passe pour guérir ce qui doit l’être et pour nourrir la lumière qui a été un peu étouffée sous le boisseau.

Oui, il faut le dire et le redire parce que ce n’est pas le discours dominant : nous sommes la lumière du monde. Ce n’est pas la récompense au bout du chemin, c’est le sac de provision qui nous est donné au départ pour avancer sur ce chemin. Cela nous est offert, sans condition. Et cela nous engage. Etant le sel de la terre, il nous revient de donner goût à la vie. Etant la lumière du monde, il nous revient de briller dans les ténèbres qui s’étendent sur le monde. Ayant Dieu pour Père, il nous revient de vivre comme ses enfants.

Le premier chapitre de la Genèse, nous l’avons réentendu, fixe aux humains créés à l’image de Dieu la tâche de veiller sur le terre et ses habitants. Ailleurs les Dix Paroles nous enjoignent à des relations les plus justes possibles avec Dieu et avec nos frères et sœurs en humanité, ce que Jésus résumera quelques siècles plus tard de sa célèbre formule « Tu aimeras l’Eternell ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toute ta force et de toute ton intelligence. Et tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Voilà la ligne qui nous est fixée.

Bien sûr il arrive que nous nous en écartions, que nous nous trompions, mais cela ne doit pas nous faire douter de notre identité. Vous avez sans doute déjà entendu ce mot de Luther à son ami Mélanchton : « Soyez un pécheur, et péchez hardiment ; et réjouissez-vous dans le Christ encore plus hardiment, car il est victorieux sur le péché, la mort et le monde. » Bien sûr Luther n’exhorte pas ici à vivre sans Dieu, à faire n’importe quoi, ni à mépriser les autres. Simplement il prend acte du fait qu’inévitablement il nous arrive et il nous arrivera de nous tromper de cible (c’est le sens littéral du mot péché en hébreu), de tomber, de tourner le dos à Dieu et que face à cela la meilleure attitude n’est pas de tenter de minimiser, de mettre tout sous le tapis en espérant que ça disparaisse, ou de se dire que fichu pour fichu autant y aller franchement et faire pire encore, mais de reconnaître ce qui s’est passé en toute simplicité et sincérité et de se tourner vers Dieu en toute confiance qu’il nous accueillera et nous aidera non seulement à nous relever mais à réparer ce qui peut l’être. Pour le dire avec les mots de l’apôtre Paul, « là où le péché a abondé, la grâce a surabondé », et « rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Christ ». Donc, oui, faisons de notre mieux pour vivre en enfant de ce Père qui nous a choisi-es, « soyons parfait-es comme notre Père est parfait » dit encore Jésus, et souvenons-nous, au cœur même de nos erreurs et de nos tourments, que rien ne peut nous ôter notre identités de fils et de filles et que nous sommes le sel de la terre, qui lui donne sa saveur, et la lumière du monde, qui doit briller dans le monde !

Amen

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