Pourquoi nous ?
Prédication
Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de recevoir un cadeau qui vous semblait démesuré par rapport à ce que vous attendiez, à ce que vous pensiez recevoir ? Dans ce cas là on dit vite quelque chose comme : « vraiment, c’est pour moi ? Il ne fallait pas, c’est trop ! » et on se sent un peu gêné, trop petit-e face à ce cadeau, on sait bien au fond qu’on ne l’a pas « mérité », qu’on n’en est pas digne. Et quand on reçoit un tel cadeau, trop important, on se sent en dette vis-à-vis de la personne qui nous l’a offert, ce qui n’est pas franchement confortable…
Dans un autre registre, j’ai entendu une fois un jeune témoigner de son parcours en famille d’accueil. Je vous passe les détails, mais à 15 ans il avait connu tellement de blessures et de souffrance, on lui avait fait tellement sentir qu’il ne valait rien, qu’il n’était pas aimable et qu’il ne comptait pas, qu’il en était à peu près persuadé. Jusqu’au jour où il a été placé dans une famille d’accueil à l’amour assez solide pour passer tous les « tests » qu’il lui a fait subir, des vols aux fugues en passant par les drogues. Avec le temps, il a fini par accepter d’être aimé ainsi, par se déposer dans cette sécurité, et par choisir le chemin d’une vie féconde. Mais d’abord, cet amour consistant l’a terrorisé, l’a fait fuir, au sens propre, car il a fait de nombreuses fugues sa première année de placement, tellement il était sûr de ne pas le mériter, et encore plus sûr qu’il ne pourrait jamais « rembourser » cet amour de quelque manière que ce soit.
C’est un peu ce sentiment de ne pas être digne que porte l’apôtre Judas dans notre récit, l’un des douze mais pas le Judas le plus célèbre. « pourquoi tu nous offres ta présence maintenant, pourquoi tu nous promets ta présence spirituelle ensuite, à nous qui sommes au fond des types tout à fait ordinaires ? - demande-t-il en substance à Jésus, au nom des autres comme en son nom propre. Nous n’avons rien fait pour mériter ça ! Et puis tu n’arrêtes pas de nous opposer à ce que tu appelles « le monde », mais nous sommes bien placés pour savoir que nous en sommes de ce monde, nous lui appartenons, nous en partageons les gestes, les manières de faire, les réflexes, les modes de réflexion, et la plupart des valeurs. Alors nous ne sommes probablement pas les bonnes personnes à qui offrir ce cadeau immense de ta présence. La part de monde en nous est bien trop forte. »
On pourrait presque dire que Judas met en lumière le syndrome de l’imposteur des disciples de Jésus. Syndrome qui repose sur des bases réelles : les disciples ne sont effectivement pas parfaits et ne comprennent pas grand-chose à tout ce que leur raconte Jésus… et ils n’agissent pas toujours conformément à ses attentes et à ses espérances !
Le fait que ce soit Judas qui pose cette question n’est pas anodin. C’est la seule fois dans les évangiles que ce Judas-là prend la parole, et c’est pour manifester un sentiment d’indignité. Ce Judas-là, l’évangile prend la peine de signaler que ce n’est pas Judas l’Iscariote. Beaucoup de nos traductions françaises évitent le problème en l’appelant Jude. Mais cette confusion possible me semble riche de sens, elle signale que ce Judas qui pose la question pourrait effectivement être le Judas qui trahit Jésus, ce qui est une manière de mettre en lumière que toute personne vit sur le fil entre les lumières et les ténèbres… Car ce que l’évangile de Jean appelle « le monde », ce n’est pas, ou en tout cas pas seulement, le monde extérieur à la communauté de celles et ceux qui suivent le Christ, c’est aussi cette part de chaque être qui rejette le Christ, qui ne veut pas le connaître, qui marche dans les ténèbres, qui choisit la mort plutôt que la vie. Quand Judas demande à Jésus, pourquoi nous le dire à nous, et pas au monde, il sait bien que le monde habite aussi en lui, et c’est précisément ce qui motive la question.
Jésus ne répond pas directement au pourquoi de Judas, mais il poursuit et explicite encore l’annonce de ce don qui a tant saisi Judas, celui de l’Esprit de vérité. Jésus lui donne encore d’autres noms dans sa réponse à Judas : le Consolateur, l’Esprit saint et la paix. Il l’explique en disant qu’il s’agit du fait que lui et son Père viendront faire leur demeure dans les personnes qui choisiront le Christ, qui garderont sa Parole. En l’expliquant ainsi, Jésus formule une promesse : « je serai toujours non pas avec vous, marchant sur vos côtés sur les chemins de Galilée ou dans les ruelles de Jérusalem, mais en vous, guérissant ce qui doit l’être – le consolateur –, vous aidant à discerner – l’Esprit de vérité –, vous inspirant le juste chemin – l’Esprit saint – et unifiant et pacifiant tout votre être – la paix. » Jésus de Nazareth a été pour ses disciples tout cela pendant qu’il était avec eux, auprès d’eux. Et là, il leur annonce un temps où il ne sera plus là avec eux sur les chemins, mais où il sera en eux, inspirant de l’intérieur leur manière d’être au monde. Et il le sera pour chacun de ses disciples. Effectivement, c’est un immense cadeau : le cadeau d’un amour toujours présent, toujours offert, et qui change la vie parce qu’il donne du courage, de la force, de la capacité d’aimer, du discernement pour voir les chemins qui s’ouvrent.
Ce don-là, Jésus le précise, ce n’est pas un don « à la manière du monde », c’est-à-dire un don conditionnel ou un don qui va finir par se détériorer et perdre de son sens, un don à « obsolescence programmée ». Le don que Jésus promet à ses disciples, c’est un don sans condition, sans limite de temps, et qui ne s’altère pas avec le temps. Les disciples peuvent faire confiance à sa promesse puisqu’ils ont déjà expérimenté que Jésus les a appelés sans raison ni condition, qu’il est resté là pour eux, que son amour pour eux ne faiblit pas, même quand ils ne sont pas tout à fait à la hauteur de ses espérances…
ça peut donner le vertige, et on comprend Judas de demander en substance « pourquoi nous ?, nous ne méritons pas cela ! » Et il a raison : les disciples ne le méritent pas. L’amour de Dieu pour l’être humain ne se mérite pas plus qu’il ne se décrète. Il est là, c’est tout. C’est d’ailleurs ce que Jésus répond quand il répond que le don qu’il fait n’est pas à la manière du monde et quand il indique « si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez que je parte ». Jésus envisage que ses disciples ne l’aiment pas à la manière dont lui les aime, sans condition ni attente de retour. En fait, il fait plus que de l’envisager : il sait bien que leur amour est très humain, très « à la manière du monde ». Et ça ne l’empêche pas lui de les aimer et de leur promettre son Esprit, au contraire.
Pourquoi nous, c’est aussi pourquoi nous l’annoncer maintenant ? Parce que si l’amour de Dieu ne se mérite ni ne se décrète, il s’annonce. Et cette annonce est fondamentale : elle est déjà Parole de vie et présence du Christ en nous. L’annonce nous prépare intérieurement, elle se fait graine, porteuse de l’accomplissement de toute la promesse dès qu’elle tombe dans un terrain fertile, à savoir la part de lumière et de vie que se trouve en chacun-e.
Nous sommes les héritier-ères de Judas, et même, osons le dire, des deux Judas : celui qui est conscient des ténèbres qui l’habitent et s’émerveille avec une certaine crainte que Jésus l’aime malgré cela, et celui qui choisit résolument les ténèbres et cherche à éteindre la lumière. Nous sommes les héritiers de ce « pourquoi nous » ? Nous nous sentons bien souvent tellement indignes de l’amour du Christ que nous nous pouvons pas croire qu’il soit réel, tangible. Une part de nous reste persuadée que cet amour se mérite, qu’il faut s’en montrer digne, se cache, fuit ou cherche – comme le jeune dont je vous parlait tout à l’heure – à tester cet amour. Mais l’amour de Dieu ne se mérite pas. Il s’accueille, afin qu’il nous transforme. C’est la promesse immense à laquelle nous sommes invité-es à nous raccrocher, celle qui peut devenir notre refuge : aimer le Christ du mieux que nous pouvons, nous mettre à son écoute, même si on n’y comprend rien, même si on n’y croit qu’à moitié seulement, voire seulement à 1/1000, même si on est persuadé que « c’est trop beau pour être vrai », même si « c’est un truc de bonnes femmes ou d’enfants, ou de vieux », cela suffit pour qu’il fasse sa demeure en nous. Il s’agit d’entrouvrir la porte pour recevoir ce cadeau inattendu, inespéré, immérité, et de laisser nous transformer de l’intérieur.
Bien sûr il y aura des jours plus compliqués, des jours où on aura envie de tester cet amour, de voir jusqu’il peut aller. L’amour de Dieu est solide, infiniment solide, et rien ne pourra jamais nous en séparer comme le dit l’apôtre Paul dans sa lettre aux chrétiens et chrétiennes de Rome. C’est un immense cadeau, qui, si nous acceptons d’en vivre, nous transforme en profondeur. Jusqu’à nous rendre capables, comme cette famille d’accueil, d’aimer à notre tour de cette manière solide et transformante.
Amen