La "chute" d'Adam et Eve : le texte fondateur de la mysogynie ?

Prédication

Ce récit est l’un des plus connus de la Bible. Même moi qui ai grandi assez loin de tout milieu ecclésial et sans éducation religieuse, j’en connaissais les grandes lignes. Et très honnêtement, ce récit là, je le détestais avant même de l’avoir lu… parce qu’on pourrait dire que c’est un des textes fondateurs de la misogynie. Il a été utilisé pour justifier la haine des femmes, désignées comme des créatures faibles, facilement soumises au diable, cédant à la tentation, et en même temps diablement séductrices, entraînant avec elle ces pauvres hommes incapables de se défendre. Et si vous trouvez que je caricature et que je fais des raccourcis doutez, écoutez ce passage de la première lettre de l’apôtre Paul à Timothée : « Je ne permets pas à la femme d’enseigner : qu’elle garde une attitude de tranquillité. En effet, Adam a été créé le premier, et Eve ensuite. Et ce n’est pas Adam qui s’est laissé tromper, c’est la femme qui, cédant à la tromperie, a désobéi à l’ordre de Dieu. Cependant, la femme sera sauvée en devenant mère, à condition qu’elle demeure dans la foi et dans l’amour, dans le respect de Dieu et avec modestie. »

Ces pauvres hommes sans défense entraînés dans la tentation par ces dangereuses créatures que sont les femmes… Sauf que dans les faits les hommes sont pas « sans défense » et ils se « défendent », forts de la légitimation de la domination qui leur est accordée dans le récit : c’est ainsi que les femmes ont été placées sous domination légale jusqu’à très récemment, passant de la tutelle de leur père à celle de leur mari, et les femmes ont subi et subissent des violences dont un certain nombre finissent par mourir.

Bien sûr, tout ne vient pas de ce texte, mais il fait partie de ceux qui ont été largement invoqués pour justifier cette situation. On peut s’en prendre aux femmes, puisque les femmes sont filles d’Eve, et comme elle, sont « la porte du diable », selon l’expression de Tertullien.

C’est donc pour tout cela que, avant même d’ouvrir une bible je détestais déjà ce texte… Et puis j’ai ouvert une bible, et j’ai commencé à lire. Quand je l’ai lu la première fois, je l’ai trouvé « moins pire » que ce que je pensais, moins caricatural, moins ouvertement misogyne.

Les textes bibliques ont été écrits par des hommes – il est peu probable que des femmes aient eu l’éducation et le statut nécessaire pour participer à cette écriture – vivant dans des sociétés patriarcales. Ils en portent la marque indéniable. Les récits mythologiques du début du livre de la Genèse cherchent à la fois à dire qui est Dieu pour l’être humain et pourquoi le monde est tel qu’il est, et pourquoi il est juste qu’il soit ainsi. Ils cherchent à donner du sens. Les auteurs bibliques ont fait l’expérience de la présence de Dieu dans leur vie comme un Dieu proche, bienfaisant, relevant – ils nous dépeignent un Dieu qui cherche le bien de ses créatures, qui est attentif à leurs besoins, qui souhaite entrer en relation avec elles. Mais en même temps que cette expérience, ils font celle des injustices, des inégalités, de la souffrance, de la difficulté de la survie. Comment tenir ensemble tout cela ? Le récit du jardin est une tentative pour donner du sens à cette double expérience.

Après lecture, le récit de Genèse 3 n’est pas devenu mon texte préféré, mais je peux maintenant le regarder avec moins de colère, parce que j’y vois aussi d’autres lectures possibles que celle, dominante pendant des siècles, qui condamne les femmes.

J’y vois par exemple une lecture qui regarde justement les rapports inégaux entre les hommes et les femmes comme contraires au projet de vie de Dieu pour l’humanité, et donc à combattre.

On peut aussi faire une lecture où le serpent, l’homme et la femme représentent des parts de chacun-e de nous, par exemple le serpent représentant le chaos qui est en nous, l’homme la part impulsive, et la femme la part qui aspire à la vie et à la lumière. Ou encore une lecture qui n’oublie pas le geste de protection de Dieu envers les humains, remplaçant les fragiles pagnes de feuille de figuier par de solides tuniques de peau, posant ainsi une limite claire entre eux, empêchant la fusion ou la confusion des identités.

Même si je n’aime pas beaucoup ce texte, vous voyez que je le lis quand même ! Parce que je trouve beau que la Bible contienne aussi cela : des textes problématiques, des textes avec lesquels je ne suis pas d’accord. Les générations successives qui nous l’ont transmise ont choisi de ne pas l’épurer, de ne pas retirer ce qui les dérangeait. Elles ont choisi de garder la trace de cette histoire humaine, de ces apprentissages par essai-erreur-nouvel essai d’une juste place dans le monde, face aux autres humains, face à Dieu et face aux autres créatures. Jusqu’au début de notre ère, face un texte qui posait problème, on recopiait en ajoutant des correctifs, des commentaires dans le texte, dans les marges, ou en ajoutant des chapitres qui ouvraient d’autres pistes, d’autres interprétations possibles. C’est ainsi par exemple que le premier chapitre de la Genèse a été inséré avant le récit de la création d’Adam et Eve, proposant une autre lecture de l’humanité, créée tout entière à l’image de Dieu, mâle et femelle en même temps. Et puis à un moment de l’histoire, on ne s’est plus senti autorisé-es à insérer ainsi les interprétations dans le texte, on les a gardées pour les prédications, les commentaires, et on a rempli des bibliothèques entières avec le textes nés de la rencontre entre un texte biblique et les générations successives de lecteurices.

C’est aujourd’hui notre tour d’être rencontré-es par ces récits et transformé-es par eux. Interpréter un texte, entrer en dialogue, parfois musclé avec lui, ce n’est pas lui faire violence, ni lui manquer de respect et encore moins manquer de respect envers Dieu, c’est le prendre au sérieux et prendre au sérieux le fait que Dieu s’approche de moi aussi à travers ces mots anciens et qu’ainsi le seule interprétation possible n’est pas celle proposée par tel ou tel grand ancien, parce que le récit n’a jamais fini de se dire dans des rencontres à chaque fois nouvelles. Et mon interprétation n’est pas plus absolue et définitive que la leur. Le récit d’Adam et Eve au jardin d’Eden me dit autre chose que ce qu’il disait à Tertullien.

Pour moi aujourd’hui, ce récit d’Adam et Eve ne me parle pas de moi en tant que femme qui devrait me sentir coupable d’être fille d’Eve, mais comme humaine qui cherche sa place dans le monde, qui se trompe, qui aspire à comprendre, et à qui Dieu offre une tunique de peau pour se protéger du froid, des blessures, et empêcher la confusion avec les autres. Ce même récit vous dit sans doute un peu autre chose, et il dira encore autre chose aux enfants et aux adultes de demain et d’après-demain. C’est toute sa richesse, malgré ses aspérités.

Amen

À lire aussi

Prédication suivante :

Elu-es ? Vraiment ? Et pour quoi faire ?

L’élection divine, ce n’est franchement pas mon sujet préféré… je le trouve beaucoup trop gros de dérapages et perversions possibles. Et ce ne sont pas les discours de certaines églises évangéliques états-uniennes qui voient Trump comme un élu de Dieu, ni le même Trump se mettant en scène en Christ...

Voir toutes les prédications