Se laisser laver avec tendresse
Prédication
Périodiquement dans nos vies, nous avons l’élan de faire table rase du passé, de recommencer à zéro, de tout reprendre du début. Les débuts d’année scolaire ou civile sont des périodes favorables pour ce type d’élans, mais ils peuvent venir aussi à d’autres moments : un anniversaire « rond », un deuil, une naissance, une prise de conscience, une rupture, ou même, pour certaines femmes, une fois par mois quand le taux de progestérone dans le sang chute brutalement juste avant le déclenchement des règles, laissant place à un puissant désir de faire le vide autour de soi…
Il arrive que tout changer ou presque soit absolument nécessaire pour se sortir de schémas mortifères, et cela nous demande du courage, de l’énergie, de la persévérance et une l’aide solide pour quitter ce qu’il y a à quitter et bâtir autre chose.
D’autres fois, l’aspiration à un nouveau départ s’apparente à une fuite devant ce qu’on ne veut pas voir en face, ni s’atteler à régler, et si on trouve l’énergie de tout envoyer balader… on retombe souvent bien vite dans les mêmes schémas qu’on voulait fuir !
D’autres fois encore, l’envie de changement est le symptôme d’un ennui ou d’une insatisfaction mal définis, et on finit par se contenter d’une veste neuve, d’un grand ménage et d’un grand bol d’air frais… est-ce sagesse ou renoncement ?
Comment faire pour laisser place dans nos vies aux changements nécessaires, au renouveau porteur de vie profonde ? Que nous disent nos aspirations à des commencements nouveaux ? Ne nous parlent-ils pas d’une attente d’autre chose que ce qui est déjà là, d’une espérance qui n’a peut-être pas encore de forme très définie, d’une aspiration à « quelque chose ».
Quand j’ai une question de ce type dans la tête, j’aime ouvrir une bible… Je sais bien que je ne vais pas y trouver une réponse facile type recette ou horoscope. Mais je sais que je vais être amenée à me poser la question un peu autrement et que je vais sentir s’ouvrir des possibles auxquels je n’avais pas accès. Alors admettons qu’avec cette question en tête j’ouvre l’évangile selon Marc et que je commence à en lire les premiers versets :
Commencement de la bonne nouvelle de Jésus, Christ, Fils de Dieu.
Dans le livre du prophète Ésaïe, il est écrit : « Voici que j’envoie mon messager devant toi, pour t’ouvrir le chemin. C’est la voix d’un homme qui crie dans le désert : préparez le chemin de l’Éternell, faites-lui des sentiers bien droits. »
Jean parut alors. Il immergeait dans le désert et prêchait d’être immergés pour changer d’orientation de vie et laisser aller les péchés.
Tous les habitants de la Judée et de Jérusalem venaient à sa rencontre. Ils reconnaissaient publiquement leurs péchés et Jean les immergeait dans le Jourdain.
Jean portait un vêtement en poils de chameau et une ceinture de cuir autour de la taille. Il mangeait des sauterelles et du miel sauvage.
Il proclamait : « Quelqu’un qui est plus fort que moi vient après moi. Je ne suis pas digne de me baisser pour délier la lanière de ses sandales. Moi, je vous ai immergé-es dans l’eau, mais lui, il vous immergera dans l’Esprit Saint. »
Les personnes qui viennent auprès de Jean dans le désert sont habitées par un désir profond, elles aspirent à « autre chose », qu’elles ne savent peut-être pas bien nommer ni identifier, mais qui est bien là et qui les a poussées à se mettre en mouvement. Elles choisissent de tourner leur aspiration vers Dieu, en se mettant à l’écoute de cet homme passablement étrange qui leur parle de réorientation de vie. Se mettre à l’écoute d’une parole qui ne vient pas de nous, qui nous surprend, nous dérange peut-être, n’est-ce pas ce que nous faisons à chaque fois que nous ouvrons les pages de la bible, seul-es ou en communauté ? Pour aujourd’hui, autour de cette question des commencements et des changements qu’ils peuvent occasionner dans nos vies, je retiens dans ce récit quelques aspects que je vous partage.
Premier aspect : le commencement nouveau, nécessaire, est à l’initiative de Dieu. C’est lui qui est à l’origine de changements, de renouveaux dans les vies humaines, hier comme aujourd’hui, et toujours ces commencements sont des bonnes nouvelles, des évangiles. Parfois les résultats ne sont pas ceux que Dieu espérait, parfois les humains contrecarrent ses projets, mais toujours il propose un nouveau chemin, un nouveau commencement, en vue de la vie pleine, entière, éternelle.
Deuxième chose que je retiens : Dieu est parfois appelé parfois « celui qui fait toute choses nouvelles ». Mais les changements dont il est question dans les récits bibliques sont rarement des changements radicaux et spectaculaires après table rase du passé : Dieu créé toujours à la fois dans la continuité et dans la rupture avec ce qui précède. La seule fois où le Dieu biblique est tenté de tout effacer pour reprendre les choses de zéro, dans le récit du déluge, il décide quand même de garder quelque chose dans l’ancien monde : Noé, sa famille, les animaux et leur nourriture. Et sitôt l’épisode terminé il promet de ne plus jamais faire de cette manière.
Ici dans ce début de l’évangile selon Marc, il est question d’un commencement, dont on précise aussitôt qu’il s’inscrit dans la continuité d’annonces déjà faites et d’une tradition préexistante. C’est ce qu’indiquent la citation indiquée comme provenant d’Esaïe mais provenant aussi pour partie de Malachie, ainsi que les titres appliqués à Jésus. « Christ », en hébreu « messie », et en français « celui qui a reçu l’onction », est le titre donné par avance à Celui qu’attendait le peuple d’Israël et qui devait manifester pleinement le règne de Dieu dans ce monde. Il inscrit donc Jésus dans une tradition qui le précède, qui l’attend, qui l’espère. « Fils de Dieu » est un titre qui l’extrait de toute filiation enfermante et qui rappelle en même temps que Jésus n’est pas sa propre origine : toute origine est en Dieu. De même les citations de Malachie et Esaïe, citée librement et mises ensemble quoique provenant de deux rouleaux différents disent une tradition bien présente mais réinterprétée au vu du l’à-venir ouvert par le commencement qui se joue dans le présent.
Troisième point qui a retenu mon attention autour des conditions de possibilités d’un changement : pour commencer quelque chose de nouveau qui risque de nous changer en profondeur, il faut oser se montrer et se regarder tel-le que l’on est. Les personnes qui viennent vers Jean sont immergées, trempées, nettoyées – ce sont différents sens du verbe baptizo. La première mention de cette immersion est d’ailleurs très curieuse : Jean les immergeait dans le désert nous dit le texte ! Immerger dans le désert, l’endroit qui se définit précisément par le manque d’eau. Il y a là deux indications précieuses : le désert dans la bible, c’est un lieu dangereux certes, un lieu où on peut s’égarer et tourner en rond, mais c’est aussi le lieu où, dépouillé-e de tout ce qui peut obscurcir l’écoute et le regard, il est possible de rencontrer Dieu en vérité. Ces personnes en quête de changement viennent donc d’abord dans un lieu de dépouillement. Et peut-être que le changement commence par ça : laisser ce qui encombre matériellement et se mettre en route. Et arrivé-e au désert, il s’agit de se regarder et de se laisser regarder comme ayant besoin d’être immergé-e, sans honte ni condamnation. Nous évitons souvent de regarder vraiment ce qui nous habite, tant nous avons peur que ce soit trop noir ou trop insignifiant, trop ordinaire, tant nous avons honte de n’être que ce que nous sommes. Mais il n’y a là rien de honteux ni de grave. C’est comme d’aller voir le médecin pour une mycose ou pour des troubles intestinaux : les ignorer ne pas pas améliorer la situation, et il n’y a pas de honte à avoir devant le médecin. Il y a par contre du courage et de l’amour à oser aller se montrer tel-le qu’on est et demander de l’aide. Et c’est dans cette imperfection assumée, dans cette vulnérabilité habitée que s’ouvre une brèche qui permet à l’Esprit de Dieu de souffler, comme dans le premier récit de la création, sur le chaos qui est là, jusqu’à ce que la vie, toujours nouvelle, puisse surgir.
Car avec Dieu donc, il y a bien commencement. Pas un commencement fracassant, mais un commencement qui s’inscrit dans le temps long – Jésus est précédé par toute une tradition et intervient à l’âge adulte, ce qui suppose des années de formation et de maturation. Non pas un commencement qui efface le passé, mais un commencement qui le reprend, le nettoie de ses tâches et le réoriente. Non pas un commencement spectaculaire, en fanfare et parade, mais un commencement tout simple, avec un homme qui vit dans le désert et qui parle d’un autre homme. Non pas un commencement qui s’impose, mais un commencement qui se propose à celles et ceux dont le désir les pousse à s’approcher, à chercher à comprendre, et qui trouvent le courage de se laisser regarder et transformer, aussi souvent que nécessaire – comme ce geste de laver que propose Jean.
Alors non, ni aujourd’hui ni aucun autre jour nous ne pourrons vraiment faire table rase du passé. Mais nous pouvons, aujourd’hui et chaque autre jour, orienter nos élans de renouveau vers Dieu, afin qu’il profite de cet élan pour nous façonner un peu plus à son image, en fils et filles de Dieu que nous sommes. Cela prend du temps. Ce n’est jamais tout à fait fini de notre vivant. Nous résisterons souvent. Ce n’est pas spectaculaire ni magique. Et pourtant c’est le changement qui ouvre à tous les autres !
Amen