Et si c'était à nous d'écrire la suite de l'histoire ?

Prédication

Luc a déjà raconté tout ce qu’il pensait devoir raconter pour affermir la confiance que Théophile, et à sa suite tous les autres lecteurices, pouvait placer en Jésus de Nazareth, celui qui est le Christ. Il a raconté la naissance de Jésus et ce qui l’a précédée, son escapade au temple à 12 ans, son enseignement, ses rencontres, la constitution du groupe des disciples, les affrontements réguliers avec les pharisiens et autres notables de la religion établie, les menaces qui montent, l’arrivée à Jérusalem, les derniers enseignements au temple, le dernier repas, l’arrestation, le procès, la condamnation, l’exécution, la résurrection et les apparitions du Christ ressuscité.

Luc a tout raconté dans son évangile, vraiment ? Visiblement non, puisqu’il lui faut un deuxième volume. Peut-être Luc et Théophile sont-ils, comme moi et peut-être certain-es d’entre vous, de ceux qui voudraient toujours savoir ce qui se passe après la fin de l’histoire, après le «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants», après le générique de fin, après le point final.

Que se passe-t-il après la résurrection du Christ ? N’était-ce pas le happy-end sur lequel clore l’histoire ? On croyait Jésus mort, et voilà que non, il est ressuscité, il a mangé et parlé de nouveau avec ses disciples, tout est bien qui finit bien, on peut s’arrêter là non ?

Pourquoi donc Luc a-t-il besoin d’écrire un nouveau volume à son histoire ? En principe, une histoire se termine une fois que le ou les personnages principaux ont vécu la transformation qu’ils avaient à traverser et résolu le problème qu’ils avaient à affronter et que leur état initial ne leur permettait pas d’affronter.

Si Luc a besoin d’écrire un deuxième volume, c’est probablement que ce point là n’est pas encore atteint… ce qui signifie que, contrairement aux apparences, Jésus n’est pas, ou pas le seul, personnage principal de son œuvre. Bien sûr qu’il a son arc narratif dans l’évangile de Luc et qu’il n’est pas tout à fait ce qu’on appelle un personnage secondaire, et bien sûr aussi que Jésus passe par une transformation majeure, la résurrection, qui lui permet de continuer autrement la mission confiée par Dieu et qu’il avait décrite dans la synagogue de Nazareth en utilisant les mots du prophète Esaïe : «il m’a envoyé porter la Bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable pour l’Eternell». Mais manifestement, ce n’est pas le focus de l’œuvre que Luc veut transmettre à Théophile, aux ami-es de Dieu.

Alors quel est le focus ? Qui n’a pas encore subi de transformation ou accompli sa mission à la fin de l’évangile ? Pour comprendre cela, il nous faut nous intéresser aux autres personnages de l’histoire que nous raconte Luc.

On peut d’abord penser aux disciples de Jésus : celles et ceux qui l’ont suivi, qui ont reçu son enseignement, qui ont traversé les heures sombres de la semaine sainte à Jérusalem et qui tentent maintenant d’apprendre à vivre avec la présence différente de Jésus parmi eux. Et c’est vrai que les disciples vont vivre une transformation profonde dès le début du livre des Actes, transformation annoncée par le ressuscité à la fin de l’évangile et rappelée ici : «vous, dans peu de jours, vous serez baptisés de l’Esprit Saint.» Et cette transformation va leur permettre d’accomplir la mission que le ressuscité leur a confiée : être ses témoins. Le don de l’Esprit Saint vient parachever leur formation, et de disciples, iels vont devenir apôtres, investi-es de la responsabilité de parler de Jésus, celui qui est le Christ, de témoigner de son amour, de son message, du Dieu qu’il est venu manifester.

Le livre des Actes raconte comment les disciples apprennent à habiter cette nouvelle mission, comment ils s’organisent en communauté pour transmettre, étudier et mettre en pratique l’enseignement qu’ils ont reçus, comment les disciples devenu-es apôtres forment d’autres disciples qui deviendront apôtres à leur tour, et aussi comment Jésus lui-même interpelle d’autres personnes, à commencer par Paul, pour en faire des disciples. Incontestablement, les disciples sont au centre d’un arc narratif très fort et vivent une transformation majeure. Mais ils n’expliquent pas à eux seuls que Luc ait besoin d’un deuxième tome à son œuvre.

C’est que, d’une part, il y a en fait encore deux autres personnages importants dans l’œuvre de Luc, avec leur propre arc narratif, et d’autre part l’œuvre de Luc est volontairement inachevée sur le plan littéraire.

Le livre des Actes n’a pas de fin très nette :il n’y a pas à la fin un épisode marquant qui en serait la conclusion claire car venant résoudre un problème explicite. Le livre des Actes s’arrête un peu abruptement sur une image de Paul enseignant à Rome.

Cette fin-là a un sens très fort, qui pointe vers l’un des personnages majeurs de l’œuvre de Luc que nous n’avons pas encore cités : la Parole de Dieu elle-même. Précédant Jésus dans la parole des prophètes, incarnée dans l’enfant né à Nazareth et l’homme libre qu’il est devenu, la Parole arpente les routes de Galilée, se rend à Jérusalem, et de là finit par atteindre Rome, la capitale de l’Empire. Ce n’est évidemment pas rien et il y a dans l’œuvre lucannienne un schéma géographique très clair qui va de Jérusalem à Rome, le nouveau centre d’où elle pourra rayonner dans tous le monde connu.

Mais ce schéma ne répond pas complètement à l’objectif explicité par Luc au début de l’Évangile : faire de Théophile un homme qui, confiant dans la solidité des enseignements qu’il a reçus, peut s’appuyer sur l’amour de Dieu manifesté en Christ.

Que devient Théophile, une fois ces deux volumes lus et médités ? L’œuvre de Luc se poursuit hors champ littéraire, dans la vie de Théophile… et dans la nôtre. Car, comme Théophile, nous sommes appelés nous aussi à nous laisser transformer pour résoudre le problème qui nous est posé : voulons-nous vivre en enfants bien-aimé-es de Dieu ? Voulons-nous, assuré-es de la solidité de ce que Luc nous transmet, nous appuyer sur l’amour de Dieu manifesté en Christ ? Cette question-là n’est pas résolue dans l’œuvre écrite par Luc. D’une certaine manière, il nous confie la plume et le parchemin, et il nous invite à écrire la suite de l’histoire, pas encore la fin qui est entre les mains de Dieu. Choisissons-nous de vivre en apprenant à cheminer avec la présence insaisissable de Dieu ? Ou choisissons-nous de passer notre chemin et de continuer comme avant ?

Luc, lui, a choisi. Il s’est laissé transformer, et il transmet ce trésor qu’il a reçu et qui a transformé sa vie, ce souffle qui l’anime désormais il veut le transmettre à Théophile et, à travers lui, aux générations de chercheurs et chercheuses de Dieu. Et nous ?

Luc fait avec nous comme Jésus a fait avec les personnes qu’il a rencontrées : il nous renvoie à notre propre responsabilité vis-à-vis du monde qui nous entoure. Dieu compte sur nous ! Il ne nous laisse pas sans rien ni personne, il souffle sur nous son Esprit, sa puissance agissante et créatrice, celle qui puisse à aller à la rencontre, à franchir les frontières, à voir en l’autre un frère ou une sœur, mais c’est à nous de faire résonner sa Parole, c’est à nous d’être passeurs et passeuses, à nous de dire que le Royaume de Dieu est là, tout proche. Notre responsabilité, c’est d’être les témoins du Christ.

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