N'ayez pas peur !

Prédication

« N’ayez pas peur, soyez sans crainte ! »

Vous avez déjà remarqué que, quand quelqu’un vous dit de ne pas avoir peur, petit 1 il y a en général toutes les raisons d’avoir peur et petit 2 vous êtes déjà passablement submergé-e par la peur, quelle qu’en soit la raison ?

Ce matin-là, dans le jardin de Gethsémané, au moment où l’ange dit « n’ayez pas peur, soyez sans crainte », il y en a qui sont déjà pratiquement morts de peur : ce sont les gardes. La parole rassurante de l’ange arrive trop tard pour eux. Mais qu’est-ce qui leur a donc fait si peur à ces gardes ? Vu leur métier, on peut quand même penser qu’ils sont un minimum aptes à contenir leurs émotions, à faire face au danger et à l’imprévu. Et c’est très probablement le cas, mais ils savent gérer les dangers humains… or là c’est une toute autre forme de danger qui vient à eux. Un danger divin. Et ça, ils ne sont pas formés pour, et ne peut pas leur en vouloir : personne ne l’est.

Pourquoi ont-ils donc perçu un danger divin ? Tous les éléments symboliques qui nous sont donnés par le récit indiquent une théophanie, c’est-à-dire un moment où Dieu, habituellement caché, se manifeste : il y a un tremblement de terre, un messager – c’est ce que veut dire le mot ange – qui ressemble à un éclair et qui est vêtu d’un blanc lumineux. Pour un familier des récits bibliques, pas de doute : c’est Dieu qui se révèle ici. Les gardes l’ont parfaitement compris.

Et pourquoi cela les a-t-il mis dans un tel état de terreur ? Certes, il est question régulièrement dans les récits bibliques du fait qu’on ne peut voir Dieu sans mourir, mais il est aussi question d’un certain nombre de personnes qui ont vu Dieu sans mourir, donc il y a sans doute de quoi trembler, de quoi peut-être se couvrir les yeux et le visage, mais s’évanouir de terreur ? Si les gardes en sont là, c’est qu’ils ne gardent pas n’importe quel endroit : ils sont chargés de garder l’endroit dans lequel un a déposé le corps supplicié d’un homme qui appelait Dieu son Père, et qu’on appelait le Fils de Dieu et qui a été condamné à mort pour cela… Alors en voyant les signes d’une manifestation de Dieu, ils pouvaient légitimement se mettre à douter : et si cet homme était vraiment le fils de Dieu ? Que va-t-il se passer maintenant ?

Jésus avait invité ses interlocuteurs à envisager cette situation quelque temps avant sa mort, quand il avait proposé la parabole des vignerons qu’Andreas nous a lue tout à l’heure. Dans cette parabole, le propriétaire envoie vers ses métayers d’abord ses serviteurs, puis son fils, pour demander le loyer de la vigne, et tous sont massacrés par les métayers. Et Jésus d’inviter à réfléchir : que va faire le propriétaire maintenant ? Réponse unanime des grands-prêtres en face de lui : il va venir en force pour venger son fils en tuant les métayers. La transposition n’est pas bien compliquée à faire : si l’on identifie Dieu au propriétaire, qui envoie des serviteurs – les prophètes –, puis son fils – Jésus –, à ses vignerons – son peuple, on ne peut que constater que beaucoup de prophètes ont effectivement été rejetés, tués, et que Jésus vient de l’être… Qu’attendre dans ce cas de Dieu ? Sans hésiter pour les interlocuteurs de Jésus : une vengeance terrible.

Or que s’est-il passé depuis que Jésus a raconté cette parabole ? Il a justement été mis à mort, comme le fils du propriétaire dans la petite histoire… Selon la logique de ses interlocuteurs d’alors, que partagent vraisemblablement les gardes du matin de Pâques, la seule réponse possible de Dieu à un tel affront, c’est la vengeance par la mise à mort des criminels qui ont achevé son fils. D’où leur terreur et leur perte de conscience ! Ce messager de Dieu qui vient à eux tel un éclair, précédé par un tremblement de terre, ne peut donc porter d’un message annonçant la mort. On comprend que leur cerveau ait pu se débrancher…

Mais pourquoi les femmes qui étaient là, qui ont vu les mêmes signes, ne se sont-elles pas évanouies ? Sans doute parce que, contrairement aux gardes, elles n’ont pas peur de Dieu. Ou en tout cas moins. Elles ont moins peur parce qu’elles ont suivi Jésus pendant longtemps, et qu’elles ont perçu à travers lui un autre Dieu que le dieu vengeur. Elles ont moins peur parce qu’elles ont entendu, elles, l’interprétation que Jésus avait donné de la parabole des métayers et qui était très différente de celle donnée par les grands-prêtres : une interprétation pleine d’amour et d’espérance. Voici cette interprétation de Jésus : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : ‘la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue la pierre angulaire. C’est là l’œuvre de l’Eternel, merveille à nos yeux.’ »

Vous l’entendez, Jésus change d’image ici : il passe dans le domaine de l’architecture. Plutôt que des serviteurs et un fils massacrés, il est ici question d’une pierre, taillée pour la construction, mais rejetée par les bâtisseurs qui ne le juge pas adéquate. Le tailleur de pierre, ni l’architecte ne se vengent : simplement la pierre est récupérée et utilisée comme fondement de toute la construction. Si on veut revenir à la parabole des vignerons métayers, le propriétaire ne va pas se venger et répondre à la violence par la violence. Il va trouver une autre voie pour que le fruit de sa vigne ne soit pas accaparé injustement par les vignerons. Le fruit de la vigne peut symboliser ce qui nous est offert pour accéder à la joie profonde de vivre, même quand les circonstances extérieures sont éprouvantes : la grâce, l’Ecriture, l’Esprit, le Christ, la Parole, la foi, la bénédiction, l’Église. La pierre renvoie à un imaginaire différent pour symboliser les mêmes choses, mais cette fois en tant qu’elles sont solides, fiables, qu’elles resteront là même si tout le reste s’effondre.

C’est avec ces éléments en tête, au cœur, avec cette expérience d’un Dieu qui prend soin, qui cherche les chemins de vie, que les femmes sont venues au tombeau et qu’elles observent les signes d’une manifestation divine imminente. Elles ne croient pas à une vengeance. Si Dieu se vengeait, qui pourrait arrêter le cycle de la violence ?

Les femmes donc restent conscientes… ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont pas un peu peur, d’où l’adresse de l’ange : « n’ayez pas peur ». Il conforte pour elles le fait qu’il n’y a pas à avoir peur de Dieu, jamais… même quand son fils a été torturé et mis à mort. Et il annonce cette nouvelle littéralement in-croyable, non-croyable : « Jésus n'est pas ici, car il est ressuscité comme il l'avait dit ; venez voir l'endroit où il gisait. »

Si le tombeau a été ouvert, ce n’est pas pour que Jésus puisse sortir, c’est pour que les femmes puissent constater qu’il n’est pas là. Ni la mort, ni les précautions humaines prises pour surveiller son corps n’ont pu empêcher la résurrection. Il y a là la manifestation d’une puissance plus forte que toute les forces mortifères, que tous les chaos, que toutes les illusions de puissance humaine. Si les vignerons de la vigne se sont crus face à un propriétaire faible et naïf dont il serait facile d’usurper la place, si les bâtisseurs ont pensé pouvoir décider eux-mêmes de ce qui était adéquat ou non pour construire, s’ils se sont tous crus puissants face à une autorité faible car n’utilisant pas la violence… on découvre ici une puissance tout autre, qui n’utilise pas la force de la coercicion, de la violence, de la menace et de la mort, et qui se fait puissance de vie, « tout simplement ». Dieu n’a pas agi comme l’attendaient les grands-prêtres du propriétaire dont le fils a été mis à mort : quand son fils a été mis à mort, il a pris le temps du silence et de la tristesse devant ce nouveau rejet… et il a choisi un chemin inattendu, impraticable. Celui de la résurrection, celui d’une vie nouvelle que même la mort n’arrête pas. Même quand l’humain le rejette, le trahit, le déçoit, Dieu n’abandonne pas ni son espérance, ni sa foi, ni son amour et il cherche, du chaos né du rejet, comment faire jaillir à nouveau la vie.

Le message de l’ange chasse définitivement la crainte que les femmes pouvaient avoir de Dieu. Reste la joie !

Mais pas encore sans mélange : les femmes ressentent encore un peu de crainte, à côté d’une grande joie. Pas crainte de Dieu cette fois, mais crainte des humains. Qui va croire ce qu’elles rapportent ? Rappelons qu’elles ne sont que des femmes… c’est-à-dire des pas grand-chose dont la parole est pour le moins sujette à caution, d’autant que chacun sait bien que les femmes sont émotives, qu’elles affabulent souvent, et autres poncifs qui ont traversé les siècles. Elles ont bien des raisons d’avoir encore peur, non pas de Dieu, mais des humains, et notamment des humains mâles, fussent-ils disciples, vers lesquels l’ange les a envoyées pour annoncer la Bonne Nouvelle – ce qui se dit en grec Evangile.

Et voilà que le récit met en scène une seconde rencontre inattendue : Jésus vient à leur rencontre. Celui qu’elles étaient venues pleurer au tombeau, celui dont l’ange leur a dit qu’il était ailleurs, qu’il précédait ses disciples en Galilée, voici qu’il vient en fait à leur rencontre à elles sur le chemin qui les ramène à la ville. Si l’ange est mis en scène venant du ciel, accompagné de signes visibles et impressionnants de la puissance divine, Jésus lui est mis en scène de manière très ordinaire : il est mentionné par son prénom seul, sans titre messianique, il s’avance sur la route, venant à la rencontre de ces femmes qui sont ses amies comme il l’a sans doute fait des dizaines de fois, et il les salue tout simplement comme il l’a fait des centaines de fois. Rien de spectaculaire, que de l’ordinaire. Même sa salutation est la plus ordinaire qui soit : en grec, cette salutation normale c’est « xacheite », ce qui veut dire littéralement « réjouissez-vous ! ». Alors certes c’est vraiment la salutation ordinaire, mais dans ce contexte où l’on vient de lire que les deux Marie sont partagées entre la peur et la joie, on peut aussi y entendre autre chose : une salutation qui tire du côté de la joie, chassant la peur résiduelle qui habite encore le cœur des deux Marie. C’est confirmé par les premiers mots de Jésus, les mêmes que ceux de l’ange : « n’ayez pas peur, soyez sans crainte. » Si l’ange est venu chasser la peur de la vengeance divine, Jésus vient chasser la peur des réactions humaines. « N’ayez pas peur de ce que vous dites, de ce dont vous témoignez, n’ayez pas peur des réactions que vous provoquerez. » Jésus rassure parce qu’il est là, tout simplement, présence rassurante sur le chemin, expérience solide qui va assurer la parole que les deux femmes vont porter. Il rassure parce qu’il fait confiance à Marie de Madgala et à l’autre Marie pour porter cette nouvelle proprement renversante de la résurrection. Il rassure parce que tout à coup ses disciples ne sont plus seulement ses disciples, ils sont ses frères, et ils le verront eux aussi. Cela devrait leur permettre de recevoir le message autrement que par les insultes ou le dénigrement des femmes qui le leur apportent. C’est ainsi que ce que Jésus avait annoncé aux grands-prêtres après leur échange à propos de la parabole des vignerons devient tangible : « le royaume de Dieu vous sera enlevé, à vous les prêtres, et il sera donné à un peuple qui en portera les fruits ».

Le royaume, ou en tout cas son annonce, a été trop déformé par les prêtres, eux qui en sont venus non seulement à faire croire mais aussi à croire réellement que Dieu était un Dieu de colère et de vengeance, un Dieu dangereux dont les humains devaient chercher à s’attirer les bonnes grâces. Il faut maintenant d’autres messagers pour porter témoignage du Dieu que Jésus, le Christ, est venu manifester dans le monde : ces messagers seront d’abord des messagères, des femmes, puis des petites gens, hors des temples et des institutions religieuses. Ils et elles annonceront un Dieu qui ne cherche pas la vengeance, mais la vie, un Dieu qui ne cherche pas la mort de ceux qui l’ont rejeté, mais leur retour vers lui. Un Dieu qui change les deuils en allégresse comme l’avait écrit Jérémie quelques siècles plus tôt. Un Dieu dont la Parole est tournée vers l’avenir, vers l’amour à annoncer, et non vers le passé et la recherche des coupables. Un Dieu qui envoie vers les faibles qui ont besoin d’aide pour se relever, pas vers les puissants qui croient tout savoir et n’avoir besoin de personne. Un Dieu qui n’envoie pas annoncer la vengeance à venir, mais la foi, l’espérance et l’amour. Un Dieu qui ose croire à la vie, à l’amour et à l’espérance possibles, même quand il ne cesse d’être rejeté, humilié, battu et mis à mort. Et qui ose y croire parce qu’il trouve dans nos cœurs les bourgeons de cette vie, de cet amour et de cette espérance.

On ne sait pas ce qui s'est passé ce matin-là, la première Pâque. On sait seulement les femmes et les disciples relevés, la Parole répandue, les récits pour mettre des mots et des symboles sur cette expérience. Et à notre tour, nous mettons des mots et des symboles sur cette bonne nouvelle de Pâques, l'Evangile d'une vie plus forte que toutes les morts. C’est une bonne nouvelle qui a l’air un peu gnangnan, pas tout à fait adéquate ni à la hauteur de nos enjeux… et pourtant… et pourtant c’est cette bonne nouvelle qui change des vies et le cours du monde depuis des siècles. La Bonne Nouvelle d’un Dieu qui ne cesse de relever, de remettre en marche, dans l’action, en lien avec les autres, comme l’ange et Jésus le font avec les deux Marie. Parce qu’à l’opposé de la peur, il y a la joie, la confiance, la relation.

Alors « n’ayez pas peur ! »

Amen

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