De la colère à l'alliance

Prédication

Quand j’entends l’histoire de la petite Lyhanna, 11 ans, violée puis assassinée… avec pour principal suspect un homme contre lequel plusieurs plaintes avaient été déposées, plusieurs signalements avaient été fait, sans qu’il soit inquiété ni même entendu. Quand j’entends cette histoire-là, et que je sais qu’il y a des milliers et des milliers d’enfants concernés par des situations similaires, qu’il y a des dizaines et des dizaines de milliers d’adultes qui vivent avec les séquelles des violences subies dans l’enfance, je partage la colère que la chanteuse Suzane exprime dans Je t’accuse :

D'abord y a eu Gisèle , et puis y a eu Sophie, Isa, Khadija et Marie, et ma copine Claire, et puis y a moi aussi, et puis toutes celles qui n'ont jamais rien dit. Mais t'en as rien à faire, toi, ça sera qu'un nom d'plus sur la liste, dans un fait divers, dans un tiroir, des tonnes de vies classées sans suite Mais tu vas rien faire, toi, et c'est bien ça le problème Justice, est-ce qu'on doit, te faire nous-mêmes? Car je t'accuse de fermer les yeux alors que t'as tout vu

Oui, je partage sa colère et cela me fait du bien de sentir que d’autres que moi ne se résignent pas à ces violences.

Quand je vois que nous en sommes – aujourd’hui 21 juin – à la deuxième canicule de l’année, que la fréquence et l’intensité de ce type d’événements ne cesse d’augmenter, qu’on en connaît les causes et que les leviers d’actions sont identifiés depuis des décennies, et qu’on en est encore à éviter le sujet du réchauffement climatique au G7 pour ne pas froisser le président Trump, je partage à nouveau la colère teintée d’angoisse exprimée dans une autre chanson de Suzane, Il est où le SAV ? :

On a cassé la planète, il est où le SAV? On a cassé la planète et ça tout le monde savait La planète a la tête en surchauffe J'me dis parfois t'façon, il est trop tard Que sommes-nous face à l'euro, le dollar?

Oui, je partage colère et angoisse, et cela fait du bien de ne pas me sentir seule dans le refus de cette fausse fatalité.

Quand je vois les guerres se poursuivre un peu partout dans le monde, le massacre qui se déroule sous nos yeux à Gaza, ou la montée des fascismes un peu partout en Europe, les générations qui grandissent dans la haine et la violence, alors que nous vivons dans un monde où, si tout le monde y met du sien, les ressources sont suffisantes, et où si tout le monde y met du sien, aucune différence n’est insurmontable, oui, encore une fois, je partage la colère de la chanteuse Suzane dans Génération désenchantée, et c’est toujours aussi précieux :

Bad news à la chaîne L'discours change pas Y a toujours les mêmes Au talk-show du soir "Y a la crise, c'est la dech', un gros trou dans la caisse Trop d'CO2 dans l'air, Poutine qui fait la guerre Pandémie, tsunamis, pollution, pénuries Attentats, sans abris, y a Plus belle la vie" Habiter sur Terre c'est pas toujours la joie J'suis souvent en colère, j'me mets dans des états À deux doigts d'exploser comme une bombe dans la soute Comme du nitrate d'ammonium dans l'port de Beyrouth C'est pas nos vies qui comptent C'est l'argent qu'ça leur coûte

Ces situations, et encore tant d’autres, me mettent dans une colère teintée du désespoir de l’impuissance et je me sens un peu moins impuissante de n’être pas seule à ressentir cette colère. Car cela fait du bien d’être rejointe dans ses colères, dans ses combats – et bien sûr dans ses joies aussi, mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui. Et pour cela les artistes sont précieuses et précieux : ils et elles mettent en mots, en son, en image, en formes, ce qui nous habitent, le rendent un peu moins inconnu, un peu plus familier.

Mais parfois ça ne suffit pas, et faute d’autre issue possible à vues humaines, un grand ménage par le vide me fait rêver d’une solution rapide et efficace, une disparition soudaine et simultanée des personnes les plus nocives sur terre, pour que nous puissions y respirer un peu plus librement.

Petit aparté : Je parle en « je » depuis le début de cette prédication, et ces colères – et quelques autres – m’habitent réellement, puissamment. Mais c’est aussi un « je » générique, dans lequel chacun-e peut s’inviter, peut-être avec d’autres colères encore, car je sais que je ne suis pas la seule à ressentir parfois colères, angoisses ou découragements face aux violences et aux injustices !

Au cœur même de la colère et du désir impérieux que cessent ces violences, par n’importe quel moyen, je me sens rejointe par le récit du déluge, et tellement soulagée d’être rejointe par Dieu au cœur même de ma colère, de mon angoisse, de mon désespoir et de mon impuissance ! « Le Seigneur vit que les humains étaient de plus en plus malfaisants dans le monde, et que les penchants de leur cœur les portaient de façon constante et radicale vers le mal. Il en fut attristé et regretta d'avoir fait l'être humain sur la terre. Il se dit : ‘Il faut que je balaye de la terre l'humanité que j'ai créée.’ »

Même Dieu a été tenté… Je ne suis donc pas si monstrueuse que cela de parfois laisser une telle pensée affleurer à ma conscience, non ?

Bien sûr le texte biblique ne s’arrête pas à cette colère dévastatrice. Mais c’est parce qu’il y commence, parce que je suis rejointe jusque là que je peux entendre l’espérance divine qui subsiste malgré tout : Dieu choisit d’abord de faire alliance avec Noé et sa famille, et des représentants de tous les êtres vivants, pour qu’une vie soit possible après le déluge : Dieu est le dieu des vivants, le dieu qui veut la vie, et qui la fait jaillir du chaos. Et puis il choisira après le déluge de renoncer définitivement à exprimer sa colère contre le mal qui ronge le monde de manière aussi dévastatrice, peut-être pour ne pas ajouter du malheur au malheur...

Alors que faire de ma colère, de nos colères face aux injustices et aux violences de notre monde ? Les regarder, les nommer, nous laisser rejoindre par les voix des artistes qui portent ces colères, et aussi les laisser résonner avec celle de Dieu, qui pose une limite au mal, qui cherche le chemin d’une vie pleine, entière, éternelle. Remettre ces colères à Dieu, en lui demandant de nous montrer le chemin, de nous apprendre à regarder comme il regarde, pour voir tous les Noé du monde, celles et ceux qui ont faim et soif de justice, celles et ceux qui œuvrent pour la paix, les cœurs purs, celles et ceux qui tendent la main, celles et ceux qui gardent foi, espérance et amour, pour nous joindre à elles et à eux et agir ensemble pour cultiver la vie et ce qui fait vivre. Rien de spectaculaire ni de magique, mais la vie qui se fraie un chemin, malgré tout, à la lumière de la confiance, de l’espérance et de l’amour.

Amen

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