A propos du Carême

Faut-il se priver pour se préparer à Pâques ?

Spoiler alert : non, je ne crois pas.

Voilà, tout est dit :-) Mais si vous voulez me suivre un peu plus dans ma réflexion en cours (ce qu’il y a de beau avec n’importe quelle réflexion, c’est qu’on ne peut jamais dire qu’on est arrivée à une réponse définitive et qu’on peut classer le dossier - donc sur ce sujet comme sur bien d’autres, c’est un work-in-progress, et j’espère bien que je ne dirai pas exactement la même chose pendant les 40 prochaines années (mes deux grands-mères sont mortes à plus de 90 ans, ça me donne une chance non?)), voilà quelques éléments.

D’abord, je ne suis pas sûre qu’on puisse vraiment se préparer à Pâques. Regardez les disciples de Jésus : eux ont suivi une masterclass sur le sujet avec Jésus, qui leur a dit (certes de manière un tantinet hermétique) ce qui allait se passer, ils l’avaient suivi et côtoyé pendant des mois, peut-être même des années. Etaient-ils prêts ? Non. Ils n’avaient pas compris grand chose à ce que Jésus leur avait expliqué (et franchement je ne leur jette pas la première pierre, nous non plus deux mille ans après on n’a pas vraiment compris), ils ont été surpris, ils se sont enfuis, ils ont tout lâché, ils n’ont pas voulu croire les femmes qui racontaient le tombeau vide. Ils avaient été préparés, et ça n’a servi à rien… C’est que Pâques n’est pas quelque chose à quoi on se prépare en dressant des to-do-list, en cherchant à comprendre, à se dire que ce sera comme ci, comme ça, avec tel programme, telle tenue attendue, telle personne qui sera là ou pas. Pâques est un événement qui nous saisit, qui vient par surprise, qui nous atteint précisément là où on ne l’attendait pas, là où on n’était pas préparée, là où on n’attendait plus rien.

En plus, comme Noël d’une certaine manière (même si on a une meilleure idée de la date effective de l’événement de la crucifixion que de celle de la naissance), Pâques est un événement à vivre chaque jour de l’année, et pas seulement un dimanche particulier. En fait, ce dimanche-là, celui de Pâques, on fait mémoire pour pouvoir en vivre, on ravive pour que cela vibre en nous, on rappelle à la vie le souvenir de cette Pâque fondatrice lors de laquelle Dieu, de manière éclatante, a balayé toutes les lectures qui font de lui un Dieu vengeur, un Dieu menaçant, un Dieu qui rend coup pour coup, oeil pour oeil et dent pour dent.

Jésus est mort crucifié ? Qu’à cela ne tienne, Dieu le relève de la mort. Et non : prenez garde et tremblez, Dieu va se venger. C’est un message dont nous n’avons pas fini de prendre la mesure : la puissance de Dieu est dans le geste de susciter à nouveau la vie, quoi qu’il arrive, pour continuer à aimer, parce que l’amour ne meurt jamais. Et cette Pâques-là, la première, inaugure un temps où nous pouvons nous déposer dans la confiance que Dieu viendra nous relever de toutes nos morts. Pour la mort corporelle, la manière et le sens de cette assertion nous échappe totalement, alors concentrons-nous sur les morts petites et grandes que nous connaissons : les échecs, les découragements, les lâchetés, les deuils, les trahisons, les peurs, les angoisses, les dépressions, les guerres, les exils, les abandons, les rêves brisés, les erreurs, etc… Et ça pas seulement le dimanche de Pâques, mais chaque jour. En fait, la fête de Pâques est un peu comme une piqûre de rappel : “youhou… souviens-toi que quelles que soient les ténèbres dans lesquelles tu te débats, une main est là, tendue, apportant de la lumière. Tu peux lui faire confiance, d’autres ont déjà expérimenté qu’elle est fiable, et peut-être toi-même as-tu déjà fait cette expérience, souviens-toi. Tu n’es pas seul-e, tu n’es pas la seul-e à traverser des moments insupportables ou “juste” difficiles, accroche-toi à la promesse qu’un autre horizon est possible”.

Et enfin (je pourrais encore en parler longtemps, mais je vais tâcher de garder cette newsletter dans une taille raisonnable), Dieu ne demande jamais au préalable de “conversion”, de “repentance”. Quand Jésus rencontre des personnes qui ont besoin de lui, il ne leur demande jamais d’aller d’abord faire un sacrifice au temple, ou de lui prouver leur bonne volonté, leur bonne foi ou leurs bonnes pratiques religieuses. Il est là, il regarde, il aime, il prend soin. Point. Donc ces pratiques de Carême qui visent à se dépouiller, à se repentir, à se racheter une bonne conduite d’une manière ou d’une autre sont à rebours de ce que Jésus indique comme chemin. Elles correspondent à un besoin très humain d’acheter la bienveillance des personnes qui nous entoure comme de Dieu, pas à un commandement divin. Pensez à Pierre, qui a renié Jésus trois fois dans la nuit fatale de son arrestation. Le ressuscité lui demande-t-il de se repentir ? De se mettre à plat ventre et de se fouetter pour montrer à quel point il se sent mal et s’en veut d’avoir failli ? Non, il lui demande simplement, à trois reprises, “Pierre, m’aimes-tu ?”.

Vous aurez compris que je suis assez allergique à toutes les pratiques de repentance et de privation autour du Carême. Je sais que tout le monde ne le vit pas comme ça, et tant mieux pour ces personne, mais c’est tellement facile de glisser dans la performance, dans le faire, que toutes mes alarmes intérieures s’allument automatiquement). Cette année pour la première fois, une pratique, proposée par Nadia Bolz-Weber, m’a parlé, précisément parce qu’elle place le focus tout à fait ailleurs : ce dont j’ai à me rappeler chaque jour, pendant le Carême comme tous les autres jours, c’est que Dieu est là, à mes côtés, et que j’ai à vivre comme sa fille bien-aimée, confiante de sa présence. La pratique que propose Nadia, c’est de noter chaque jour de Carême (et partager si vous en avez envie), une belle chose, vécue ou observée, qui vous relie à cette présence aimante et à vos frères et soeurs en humanité. Je m’y suis lancée avec bonheur (une note par jour ici, reprise sur un post fb). C’est aussi une manière de cultiver la joie, dont nous avons tant besoin pour résister à toutes les puissances qui aimeraient nous voir affaiblis par le désespoir et la tristesse. Où trouver la force de résister et de se relever sinon dans l’amour et dans la joie qui sont là ?

Et si les pratiques de repentances devaient avoir une place, ce serait plutôt après Pâques en fait (ou chaque jour de ma vie puisque chaque jour j’ai besoin de vivre de Pâques) : étant aimée de telle manière que même quand je le rejette de ma vie et le mets à mort symboliquement, Dieu lui ne me rejette pas et continue à vouloir pour moi la vie, comment est-ce que je choisis de vivre pour honorer cet amour immense qui m’est confié ?

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