Je ne sais pas si c’est pareil pour vous, mais je reçois cette année moins de “meilleurs vœux” par mail ou whatsapp que d’habitude. Soit les gens m’ont oubliée, soit ils sont débordés, soit il y a autre chose à voir derrière ça. Je n’écarte pas d’emblée la première hypothèse, mais je doute qu’elle soit la seule explication de cette diminution de plus d’au moins 50% (estimation au doigt mouillé). De même je ne crois pas que les gens soient plus occupés en ce début 2026 qu’ils ne l’étaient début 2025. Ils sont sans doute débordés (comme tout le monde, et c’est un autre sujet), mais ni plus ni moins qu’une autre année.
Je me souviens d’une autre fois où je n’avais quasiment pas reçu de vœux : lorsque ma belle-mère (que contrairement à la mythologie sexiste j’aimais beaucoup) est décédée, un 31 décembre. Mes proches étaient aussi anéanti-es que moi et nous avions la tête à autre chose. Et les moins proches savaient que j’étais infiniment triste et sentaient l’inadéquation qu’il y aurait eu à me souhaiter à ce moment là une “bonne année, pleine de bonheurs, et surtout la santé” et se sont abstenu-es. J’ai l’impression que ce qui se produit cette année est un peu du même ordre, mais à l’échelle collective. Le drame de Crans-Montana nous a profondément ébranlés, directement ou indirectement (pour celleux qui ne le savent pas je travaille à Genève), l’intervention états-unienne au Venezuela est grosse de dangers à venir, et pas seulement au Venezuela, sans compter tout ce qui était déjà lourd et sombre avant...
Il est facile de se souhaiter le bonheur quand il est déjà là, ou quand il semble au moins à portée de main. Mais quand tant de ténèbres nous entourent, quand elles semblent s’épaissir toujours plus, quels sens donner à ces vœux ? Ils semblent au mieux tout à fait impuissants à changer quoi que ce soit, ou une tentative de faire semblant que tout va bien, au pire une sorte d’ironie cruelle. Alors quand on se croise on ose un timide “bonne année quand même au fait”, accompagné d’un sourire d’excuses, mais on écrit moins, parce qu’il faudrait développer un peu plus et qu’on est un peu à court.
Je n’ai jamais été très à l’aise avec ces moments de joie obligatoire et de réjouissances commandées, ni avec les formules toutes faites. D’une certaine manière ça me va donc assez bien que cette année il y en ait moins que d’habitude. Mais en fait, si je prends le temps d’y réfléchir (et j’ai pris un peu de temps ces derniers jours pour le faire, d’où ce message ;-)), il me semble qu’au-delà des formules un peu vides de “meilleurs vœux”, c’est tout autre chose qui se joue et qui nous manque cette année (qui me manque en tout cas) : c’est le lien dont ces vœux sont la manifestation, parfois un peu maladroite et un peu forcée, mais bien réelle et concrète. Un lien qui peut être très fort, avec mes plus proches, ou plus distendu. Un lien qui peut avoir des accrocs nombreux et douloureux, mais un lien quand même. Au moment où je prends la peine de souhaiter à l’autre une bonne année, je me rappelle, même fugitivement et superficiellement, que nous sommes tous les deux humains et que, peut-être par des voies différentes, nous aspirons au bonheur. En disant “bonne année”, je ne définis pas comment l’autre devrait comprendre “bonne”, iel l’entend à sa manière. Pendant ne serait-ce que quelques secondes, je lui souhaite son meilleur. C’est peu, mais ce n’est pas rien.
Le pas d’après ce serait de mettre ce vœu en acte et de faire un bout aux côtés de l’autre en direction de ce meilleur, d’une manière ou d’une autre. Mais cela on ne peut pas le faire pour tout le monde, et il y a un risque de définir à la place de l’autre ce qui est bon pour lui ou pour elle… On peut s’engager pourtant auprès de nos plus proches, auprès de celles et ceux qui se trouvent sous notre responsabilité professionnelle ou bénévole. Ces vœux mis en acte c’est de l’amour, tel que le définit bell hooks (pour celleux qui ne connaissent pas cette autrice, c’est elle qui demande à ce qu’on ne mette pas de majuscules à son nom) :
“Que l’on s’engage dans une démarche d’amour de soi ou d’amour des autres, il nous faut toujours aller au-delà du domaine des sentiments pour réaliser l’amour. C’est pourquoi il est utile de considérer l’amour comme une pratique. Lorsqu’on agit, on n’a pas à se sentir à côté de la plaque ou impuissant.e ; on gagne en confiance en franchissant les étapes concrètes qui jalonnent le chemin de l’amour. On apprend à communiquer, à marquer une pause pour tendre l’oreille aux besoins de son propre cœur, et l’on apprend à écouter les autres. On apprend la compassion en se montrant disposé.e à entendre la souffrance, comme la joie, de ceux et celles que nous aimons. Le chemin de l’amour n’est ni ardu, ni caché, mais il ne tient qu’à nous de nous y engager.” (bell hooks, A propos de l’amour, p. 177-178)
Peut-être que notre prudence vis-à-vis des vœux cette année traduit autant notre sentiment d’impuissance que notre désespoir devant les malheurs et les dangers qui s’accumulent ? Notre peur aussi de reconnaître ces ténèbres et de les nommer.
Pourtant c’est peut-être justement maintenant que ces vœux sont les plus importants (jamais je n’aurais cru dire ça un jour, moi qui les ai tant critiqués!!). Beaucoup d’entre nous se sentent seul-es, moroses, voire plus mal encore, et impuissant-es à changer quoi que ce soit dans le monde pour que les choses aillent un peu mieux. Alors échanger des vœux vient nous rappeler que nous ne sommes pas seul-es : quelqu’un-e a pensé à nous. En nous souhaitant des choses belles, bonnes, agréables, les vœux viennent aussi nous rappeler que les ténèbres ambiantes ne sont pas le tout de la réalité, elles n’en sont qu’un aspect, qui prend certes beaucoup de place en ce moment, mais pas toujours ni pour toujours. Quand ces vœux viennent d’une personne prête à s’engager à nos côtés pour qu’ils deviennent une part de notre réalité, ils nous redonnent prise sur le monde et nous sortent de notre impuissance.
Alors pour une fois, j’admets que j’ai envie d’offrir des vœux autour de moi, et se faisant de me faire un peu, à ma mesure, passeuse de lumière. Même si on ne se connaît pas forcément beaucoup, je vous souhaite, quelle que soit l’épaisseur des ténèbres qui vous entourent peut-être, d’y distinguer un peu de lumière et d’amour. Je vous souhaite, vraiment, de trouver le tissu de personnes qui vous rend la vie possible, légère, parfois joyeuse et lumineuse, mais en tout cas pas dans la désespérance solitaire. Je vous souhaite des adelphes qui puissent pleurer avec vous, constater avec vous que oui, c’est dur, ça fait mal, ça donne envie de tout laisser tomber, et en faisant cela vous donner justement l’envie de tenir encore un bout, de planter encore cette graine d’espoir, de mener encore ce combat, d’aimer encore.