Choisir la confiance et l'espérance

Prédication

Je ne prends personne en traître en vous disant que recevoir le baptême ne vous empêchera pas de vivre des temps de tristesse, de deuil, d’injustice, et autres temps sombres. Le baptême n’est pas un talisman qui protégerait du mal ou de malheur, que ce soit d’ailleurs le mal subi ou le mal commis. Bien sûr que je vous souhaite le meilleur dans votre vie, comme à chaque personne ici. Mais nous savons tous et toutes, quels que soient nos efforts pour l’oublier, qu’être humain c’est forcément, un jour ou l’autre, rencontrer la souffrance. Et quoi qu’en disent certains, qui probablement ne l’ont jamais ouverte, la Bible ne nous vend pas du rêve – si vous me passez l’expression : elle nous raconte la vie comme elle est, hier comme aujourd’hui, avec ses peines et ses joies, ses trahisons et ses amitiés à la vie à la mort, ses deuils et ses naissances, même dans les images les plus consolantes comme celle que nous venons d’entendre dans Esaïe.

Celles et ceux qui, dans les récits bibliques, témoignent de leur foi en un Dieu qui aime et qui chemine, n’occultent pas la réalité humaine : ils ont les deux pieds dedans ! Ce qu’ils nous disent, ce n’est pas : croyez en Dieu et vous vivrez heureux aujourd’hui et pour l’éternité. Ils nous disent plutôt : regardez, écoutez, voici ce que nous avons découvert et vécu : au cœur de notre monde si laid, si désespérant, au cœur de la guerre, au cœur de l’exil et des difficultés, au cœur de la tristesse et du malheur, nous avons fait l’expérience étonnante d’une présence qui nous a aidés.

Dans le langage d’Esaïe, ça donne « tu as été le refuge des malheureux dans la détresse ». Dans le langage du psaume 23, ça donne « tu me conduis, tu me défends, voilà ce qui me rassure. »

Il est difficile de mettre des mots sur cette expérience, et on est obligé d’utiliser des images, ou la poésie, pour tenter de transmettre ce qui se passe quand tout semble s’effondrer, quand tout semble perdu, quand tout semble bouché et que l’horizon est sombre, où que se porte le regard, et qu’on trouve quand même encore la force de se lever, celle de chanter une berceuse ou de faire à manger. Quand au milieu de l’angoisse ou des idées noires, un îlot de calme et de confiance semble surgir en nous de nulle part. Quand au moment où nous lâchons tout, une présence aimante nous accompagne jusqu’à l’autre rive. Les auteurs bibliques ont vécu cela et ils ont cherché à l’écrire, et cela a été transmis jusqu’à nous, comme un cadeau précieux de chaque génération à la suivante à travers les siècles.

Cette expérience-là, quand elle survient dans nos vies, on peut l’ignorer. On peut se dire : je me suis trompé-e, c’était une illusion, une fausse joie, ça ne dure jamais, c’était trop beau pour être vrai… ou on peut choisir de lui faire confiance : choisir de s’accrocher à cet éclat d’espérance et s’user les yeux jusqu’à le voir grandir enfin. Ce choix-là, les auteurs bibliques veulent nous aider à le faire autrement qu’à l’aveugle : ils nous offrent leurs mots et leurs expériences, leur foi et leur espérance, pour que nous puissions y adosser les nôtres. Si vous ne vous faites pas confiance à vous-mêmes, faites-nous confiance, nous disent-ils. C’est un peu le même principe que les avis google : d’autres ont testé avant nous, et ils peuvent attester que cette présence lumineuse au cœur des ténèbres n’est pas une illusion, qu’on peut placer sa confiance en elle, la nommer Dieu, et que cela change la vie dès aujourd’hui. Quand on choisit de placer sa confiance en Dieu, de faire confiance à cette expérience, on lui donne l’espace pour grandir, pour se dévoiler plus pleinement. Et quand on choisit, en plaçant sa confiance en Dieu, de rejoindre une communauté de personnes qui font le même choix, comme vous l’avez fait, Clara et Sidney, en demandant le baptême, on découvre qu’on peut s’appuyer sur l’expérience et la confiance des autres quand la nôtre vacille. On marque dans la liturgie du baptême cette entrée dans une communauté de soutien quand on dit à l’assemblée présente : « Aucune contrainte ne retiendra Clara ni Sidney dans notre communauté, et si elles viennent à s’en séparer, vous témoignerez toujours qu’elles peuvent y retrouver leur place. Vous êtes leur famille spirituelle, vous les entourerez de votre affection et les soutiendrez de votre prière. Vous serez ainsi pour elles des témoins de l’amour de Dieu. » Je ne crois pas beaucoup m’avancer en disant que chaque personne présente ici ce matin a déjà traversé ce qu’on appelle parfois « un temps de désert », un moment où on se demande si c’est bien sérieux « tout ça », si ça a vraiment un sens, un moment où la confiance qui a un jour rayonné si fort semble inaccessible. Dans ces temps-là, savoir que d’autres continuent de faire confiance, que d’autres prient, est un soutien.

Tout comme se souvenir qu’on a aussi, un temps, vécu cela.

Cela aide à tenir, patiemment comme le dit Esaïe, à espérer contre toute espérance, comme le dit l’apôtre Paul à propos d’Abraham, expression que reprend Jacques Ellul pour distinguer l’espérance de l’espoir : l’espoir est ce qui est accessible quand, à vues humaines, des solutions sont possibles. L’espérance prend le relai quand les vues humaines ne peuvent que rester aveugles… C’est l’espérance qui fait dire à Esaïe, fort de son expérience passée d’une présence relevante au cœur du chaos, que Dieu prépare « à tous les peuples un banquet », et non un nouveau déluge. Comme dans le psaume 23, l’espérance n’est pas celle d’un anéantissement des ennemis, mais d’un retour à une table commune, festive, donc à une relation apaisée qui rend la vie possible. Il y a bien des occasions dans nos vies et dans notre monde où oser s’appuyer sur cette espérance semble soit naïf, soit contre-productif…

Et c’est sans parler encore de ce verset qui promet que Dieu « essuiera les larmes sur tous les visages ». Pouvez-vous sentir cette main qui caresse doucement votre visage, qui essuie vos larmes et fait renaître un sourire sur vos lèvres. Il y a dans cette image toute la tendresse de Dieu l’humanité : il n’y a aucune menace, aucune condamnation, juste de la tendresse. Aucun jugement sur les larmes non plus, et encore moins sur l’occasion qui les a fait naître : toutes les larmes seront essuyées : les larmes de douleur et celles de tristesse, les larmes de honte et celles de la colère devant l’injustice, oui, toutes les larmes, et sur tout visage, sans condition, sans distinction. Dans un conflit entre deux camps, entre deux personnes, oser dire que Dieu essuiera les larmes de tout visage est tout aussi bouleversant que de parler d’un banquet qui rassemblera les anciens ennemis… et peut-être d’ailleurs est-ce une étape sur le chemin qui mène à ce banquet ?

Bien sûr c’est un horizon d’espérance qui est donné là, un soutien et un encouragement pour les temps difficiles. Mais pas seulement : la Bible ne nous vend du rêve ni pour aujourd’hui ni pour demain. Elle ne repousse pas dans l’avenir l’intervention de Dieu. Au contraire, c’est forts de l’expérience de l’intervention dans le passé et dans le présent que les auteurs bibliques osent affirmer leur espérance dans une intervention qui se poursuivra. Le banquet est déjà en train de se préparer, les larmes sont en train d’être essuyées, et cela se poursuivra jusqu’à l’accomplissement de la promesse.

On peut choisir d’adosser sa vie à cette promesse… et c’est ce que nous essayons de faire, jour après jour, chacun-e à notre manière, à notre mesure. Et quand les secousses de la vie rendent fragile notre espérance, nous pouvons l’arrimer à celle des autres, jusqu’à ce qu’une certaine solidité revienne. Alors non, le baptême n’épargne pas les difficultés ni les souffrances de la vie, mais il pose un choix, et un moment auquel revenir dans les moments sombres, pour y puiser un peu de cette confiance et de cette espérance qui nous animait au moment de ce choix.

Amen

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