La logique divine n'est pas la nôtre !
Prédication
Dans cette partie du monde et à cette époque, on peut la plupart du temps choisir quand un enfant naîtra. Pas au jour près bien sûr, mais on peut au moins décider quand on commence à laisser de la place à cette possibilité. C’est un magnifique progrès qui, accompagné des revendications politiques des femmes sur l’égalité hommes-femmes, permet aux femmes de subir beaucoup moins fréquemment des grossesses non choisies. C’est évidemment une bonne nouvelle, tant pour elles que pour les enfants qui sont mieux accueillis à leur naissance.
Dans ce nouveau cadre qui est donné aux naissances, les futurs parents réfléchissent à un certain nombre de paramètres qui semblent nécessaires pour accueillir un enfant dans de bonnes conditions : une certaine stabilité financière et affective, un logement suffisamment grand, des perspectives pas trop mauvaises à moyen terme. C’est ainsi que l’âge de la mère au moment de la naissance du premier enfant recule toujours un peu plus et qu’on choisit d’avoir de moins en moins d’enfants, voire pas d’enfants du tout. Les parents ou futurs parents à qui l’on pose la question évoquent, entre autres facteurs, des peurs par rapport à l’avenir : l’extinction de la biodiversité, les bruits de guerre, le bouleversement climatique en cours, les inégalités qui augmentent, plongeant des personnes toujours plus nombreuses dans la précarité qui empêche de se projeter sereinement dans l’avenir et dans l’accueil d’un enfant.
Dans la prophétie d’Esaïe qu’on lit traditionnellement en cette nuit de Noël, Dieu procède tout autrement : le peuple marche dans une longue nuit nous est-il dit. C’est évidemment une manière symbolique de dire que le peuple est en pleine tourmente : l’instabilité politique est à son comble, le petit royaume de Juda est pris en tenaille entre de grandes puissances qui se disputent la domination sur le monde, des guerres ravagent périodiquement le pays, les inégalités et les injustices augmentent toujours plus. C’est là, précisément à ce qui nous semble le pire moment, qu’une naissance est prévue et annoncée : un enfant est né, un fils nous est donné.
Dans la logique de Dieu, l’enfant vient au début parce que c’est lui qui donne la force d’entreprendre le parcours, difficile, parfois douloureux, décourageant, infructueux, vers l’avenir qu’on façonnera pour lui avant de le lui confier. Un enfant nouveau-né ne peut rien accomplir par lui-même, il est impuissant à assurer ses besoins les plus primaires. Il a besoin, absolument besoin, qu’on soit là pour lui, qu’on assure les conditions de sa survie. Dieu fait confiance qu’il sera entre de bonnes mains entre celles de son peuple. C’est comme si, en réponse à la détresse de son peuple, Dieu disait :
« il y a en ton sein un enfant qui est déjà là, je te le confie pour qu’il devienne adulte, et un adulte à qui on donnera le nom de Conseiller admirable, Dieu fort, Père pour toujours, Prince de la paix. Pour cet enfant que je te confie, je te donne la foi, l’espérance et l’amour qui son nécessaires pour bâtir un monde dans lequel il fait bon vivre, un monde dans lequel il pourra avoir à manger, de quoi se vêtir, de quoi s’abriter, de quoi nourrir son intelligence et sa créativité. »
Une telle confiance donne le vertige et nous confie une grande responsabilité. Mais dans le même temps, cette confiance rouvre l’accès à la puissance d’agir qui permettra d’assumer cette responsabilité. Là où le peuple se sent impuissant, ballotté entre des puissances et des intérêts qui le dépassent, Dieu rappelle avec le don de cet enfant qu’une marge de manœuvre en faveur de la vie existe. Là où nous nous sentons dépassés par la peur qui nous immobilise, le don de Dieu manifeste qu’il est possible d’agir pour sortir de l’impuissance et du figement.
Dieu confie à son peuple, à l’humanité, à nous, un enfant, non pas parce que le monde est parfait, ni parce que nous sommes parfaits. Mais pour que nous devenions plus humain-es, plus aimant-es, et que nous bâtissions pour lui, avec lui un monde dans lequel cet enfant puisse vivre.
Dans la prophétie d’Esaïe, l’enfant n’est pas identifié, il est peut-être même déjà là. C’est comme une invitation à regarder tous les enfants du monde comme cet enfant promis et annoncé. C’est comme une invitation à leur offrir un monde dans lequel ils et elles pourraient devenir ces conseillers du Dieu fort, un monde dans lequel leur parole compterait, dans lequel ils et elles ne seraient victime d’aucune violence.
Chaque fois que nous marchons, personnellement ou collectivement, dans la longue nuit, Esaïe affirme que Dieu nous confie un enfant – ne serait-ce que l’enfant que nous avons été et qui vit toujours au fond de notre coeur – et qu’il nous invite à nous relier à sa puissance de vie pour que cet enfant vive.
Bien sûr, les premiers chrétiens ont vu dans cette prophétie l’annonce de la naissance de Jésus de Nazareth et cette lecture ajoute une autre dimension encore : elle affirme que Dieu a tellement d’espérance et de confiance en l’humanité qu’il se remet lui-même entièrement entre ses mains. Il espère toujours à nouveau que se sentir dépositaire d’une telle confiance, d’une telle espérance et d’un tel amour, permette aux être humains le courage de faire encore ces pas dans les ténèbres, jusqu’à ce que la lumière apparaisse. Saurons-nous prendre soin de lui ?
Voici la promesse qu’a faite une jeune juive, Etty Hillesum, il y a un peu plus de 80 ans, alors que le monde s’enténébrait autour d’elle :
Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre à jour dans les cœurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous.