Cette fin d’hiver/début de printemps a été ponctuée pour moi d’une succession de virus hivernaux qui m’ont rétamée dans plusieurs dimensions de mon être… d’où le rythme un peu ralenti de mon écriture ces deux derniers mois ! J’ai choisi de ne pas me cravacher pour performer quelque chose, mais d’écouter ce besoin de repos que criait mon corps. Me voilà de retour, un peu plus solide je le crois.
Parmi mes dernières lectures, il y a ce bouquin-là, tout à fait passionnant et qui donne beaucoup à penser. Il m’a donné à réfléchir, même si ce n’est pas tellement son centre, à la figure d’Eve dans la Bible. L’autrice en effet part à la recherche, dans les méandres de l’évolution, des ancêtres qui ont les premières porté tel ou tel traits qui sont les nôtres (de la lactation à la gynécologie en passant par la bipédie). Et ces ancêtres elle les appelle les Eves.
Je n’ai pas été convaincue par cette appellation (ce qui n’enlève rien à la qualité de ce livre qui m’a vraiment passionnée) : les premiers chapitres de la Bible ne racontent pas les débuts de l’humanité, ils racontent notre humanité à chacun-e. Eve n’est donc pas l’ancêtre de toutes les femmes, pas plus qu’Adam n’est l’ancêtre de tous les hommes (ni le serpent l’ancêtre de tous les serpents). Par contre tous les trois parlent de parts de nous, qu’on soit homme ou femme (ou toute autre identité sexuelle et identité de genre).
Historiquement c’est certain que c’est ainsi que l’histoire d’Adam et d’Eve a été lue… et ajouté au fait qu’on lisait la Bible comme si livre de science et non comme un livre de spiritualité, ça a donné ces lectures qui ont laissé des traces profondes dans lesquelles Eve, coupable de transgression, a transmis à toutes les femmes, ses descendantes, à la fois sa culpabilité et sa propension à transgresser les règles, faisant de toutes les femmes des coupables. C’est ainsi qu’au deuxième siècle de notre ère un certain Tertullien peut sans sourciller écrire que la femme (c’est-à-dire toutes les femmes!) est la porte de l’enfer…
Mais si on relit vraiment le texte biblique, il y a là autre chose : le serpent déforme la Parole de Dieu, qu’Eve n’a pas reçue directement, il en garde un bout, le tort et y ajoute du faux. C’est de la manipulation… Eve argumente, tente de résister, puis est convaincue par le serpent, tandis qu’Adam suit gentiment avant de se défausser lâchement. Dans cette histoire, Eve est victime d’une manipulation du langage et pose de ce fait un acte contraire à la règle donnée à Adam…
Pourtant, comme souvent (toujours?) quand il s’agit d’une femme, l’histoire se retourne contre elle : si la manœuvre du serpent réussit, c’est bien qu’Eve avait une faille qui le permettait, elle est faible, c’est donc de sa faute (transposition possible : si cette fille a été violée, c’est bien qu’elle traînait au mauvais endroit / au mauvais moment / avec la mauvaise personne / dans la mauvaise tenue / etc. : elle l’a bien cherché, c’est de sa faute). Et on en arrive à Tertullien (et des centaines d’autres après lui). Ce n’est pourtant pas tout à fait ce que raconte le récit biblique : aux yeux de Dieu, chacun a sa part de responsabilité dans l’affaire, et le plus important n’est même pas tant de chercher un-e coupable que de chercher à renouer une relation de confiance. Dieu ne cesse ainsi de venir à la rencontre des humains, de susciter un “tu” qui lui réponde.
On peut lire cette histoire encore autrement (il y a toujours plusieurs manières de lire, d’interpréter et de comprendre un récit biblique) : Eve représente cette part de nous qui ne sait pas toujours distinguer, discerner ce qui est adéquat, porteur de vie. Le serpent représente cette part de nous qui déforme, qui a peur de Dieu, qui ne peut croire à son amour. Adam représente la part de nous qui écoute la dernière personne qui parle et qui est assez lâche… Et en même temps Eve porte un nom qui veut dire “la vivante”, “la mère de tous les vivants”, le serpent est désigné comme le plus intelligent des animaux, et Adam porte le nom de la terre, celle qui nous porte sans jamais faillir. Tous trois disent nos ambivalences, les qualités de nos défauts, les défauts de nos qualités et la difficulté d’être des humains à l’image de Dieu.
Les premiers chapitres de la Genèse nous parlent de la fragilité humaine, tous genres et sexes confondus, hier comme aujourd’hui (et comme demain) ! Ils disent notre quête, nos forces créatrices, nos lâchetés, nos ténèbres… et ils disent face à tout cela la présence d’un Dieu créateur, ordonnateur de nos chaos, facilitant l’émergence de la vie, suscitant et sollicitant notre humanité. Les premiers chapitres de la Genèse ne nous parlent pas du passé et de nos ancêtres, mais de notre présent et de nous !
Spoiler alert : c’est pareil pour l’ensemble de la Bible en fait : elle nous parle avant tout de notre présent et de nous, même quand elle a l’air de nous parler du passé, de l’avenir ou d’un monde tellement lointain qu’on ne voit franchement pas le rapport.